Enfin les porteurs le mettent dans la fosse, et le recouvrent aussitôt de terre et de pierres. Les marabouts attachent ses armés au sommet d'un pieu, qu'ils placent à la tête du tombeau avec deux pots, l'un rempli de couscous, l'autre d'eau. Après ces formalités, ceux qui soutiennent le drap de coton le laissent tomber; signal auquel les femmes recommencent leurs lamentations jusqu'à ce que le principal marabout donne ordre aux guiriots de battre la marche du retour. Au même moment le deuil cesse, et l'on ne pense qu'à se réjouir, comme si personne n'avait fait aucune perte. Dans quelques endroits, on creuse un fossé autour du tombeau, et l'on plante sur le bord une haie d'épines. Sans cette précaution, il arrive souvent que le corps est déterré par les bêtes farouches. Dans d'autres lieux, la cérémonie funèbre dure sept ou huit jours. Si c'est un jeune homme qu'on ait perdu, tous les Nègres du même âge courent le sabre à la main comme s'ils cherchaient leur camarade, et font retentir le cliquetis de leurs armes lorsqu'ils se rencontrent.

Le voyage de Brue à Engherbel, sur la rive nord du Sénégal, dans le pays qu'on nomme les États du Brak, contient des détails curieux sur le commerce des gommes, qui se fait avec les Arabes du désert en payant des droits au brak.

Pendant que Brue entretenait ce prince, on vint lui annoncer l'arrivée de Schamchi, chef des Maures. Le général lui fit quelques présens, et, sachant qu'il était venu pour le commerce des gommes, il lui indiqua le jour où l'ouverture du marché devait se faire au désert.

Le désert est une plaine vaste et stérile, au nord du Sénégal, bornée au loin par de petites collines de sable rouge, et couverte de ronces qui n'ont pas beaucoup d'épaisseur. C'est dans ce lieu que se faisait depuis long-temps le commerce des gommes. Le général, pour se garantir de l'attaque des Maures vagabonds, fit entourer les magasins qu'il éleva au long de la rivière d'un fossé large de six pieds et d'autant de profondeur, défendu par une haie d'épines. Il fortifia soigneusement la porte, et mit pour la garder deux laptots bien armés, avec un interprète pour examiner et pour introduire ceux qui viendraient s'y présenter.

Le brak et Schamchi, qui virent toutes ces préparations, et qui n'en ignoraient pas les motifs, approuvèrent les précautions du général, comme la meilleure voie pour prévenir les désordres pendant la foire.

Le premier d'avril, Schamchi, ayant reçu avis de l'approche des caravanes, vint avertir Brue qu'il était temps de régler le prix.

Les Européens sont obligés de pourvoir à l'entretien des Maures qui apportent des gommes. Cet engagement les expose à quantité de fausses dépenses, parce que, sous prétexte de commerce il arrive une multitude de Maures qui ne cherchent que l'occasion de vivre quelques jours aux dépens d'autrui, ou de satisfaire leur inclination au larcin. Mais Brue régla tellement cet article, qu'il n'était obligé de nourrir que ceux qui auraient apporté des marchandises, et dans la proportion même de ce qu'ils auraient apporté. Cette nourriture fut fixée à deux livres de bœuf et autant de couscous pour chaque portion, et tel nombre de portions pour chaque quintal. Les commis qui furent nommés pour la distribution reçurent l'ordre de la finir aussitôt que les marchandises seraient délivrées. On parvint ainsi à purger la foire des voleurs et des gens oisifs.

On commença, le 14 d'avril, à mesurer les gommes. Cette opération se fit sans désordre, parce qu'on ne reçut les marchands que l'un après l'autre. Le général y assista exactement, et fit veiller avec le même soin à tout ce qu'il ne pouvait éclairer par sa présence. Aussitôt que le commerce fut ouvert, on vit arriver chaque jour de nouvelles caravanes de dix, vingt et trente chameaux, ou des voitures traînées par des bœufs, et gardées par les propriétaires des gommes et par leurs domestiques. Ces Maures ont l'apparence d'autant de sauvages; ils n'ont pour habits que des peaux de chèvres autour des reins, et des sandales de cuir de bœuf. Leurs armée sont de longues piques, des arcs et des flèches, avec un long couteau attaché à leur ceinture.

Il n'est pas besoin de sentinelles pour découvrir l'approche de ces caravanes: les chameaux poussent des cris affreux qui les trahissent bientôt. Leurs foulons, c'est-à-dire, les sacs dans lesquels ils apportent les gommes, sont des peaux de bœuf sans couture. Les Maures n'ont point d'autres commodités pour renfermer leurs marchandises, ni même pour le transport de leur eau. Comme on avait pris toutes sortes de soins pour empêcher qu'ils n'entrassent plusieurs à la fois dans l'enclos, c'était un spectacle amusant que de voir leurs efforts et leurs contorsions pour entrer l'un avant l'autre; car les Maures sont une nation fort bruyante.

Un Maure nommé Barikada fit présent au général d'un aigle apprivoisé, de la grandeur d'un coq d'Inde. Il n'avait rien d'ailleurs qui le distinguât des aigles ordinaires. Sa familiarité avec les hommes allait jusqu'à se laisser prendre par le premier venu, et en peu de jours il prit l'habitude de suivre le général comme un chien; mais il fut tué malheureusement par la chute d'un baril qui l'écrasa sur le tillac. Apparemment la science d'apprivoiser les animaux est fort cultivée dans ce pays, car l'auteur parle de deux pintades, mâle et femelle, si privées, qu'elles mangeaient sur son assiette, et qu'avec la liberté de voler au rivage, elles revenaient sur la barque au son de la cloche, pour le dîner et le souper. Pendant toute la foire, Brue ayant observé les jours de fête et les jeûnes de l'Église, et n'ayant pas manqué de faire réciter soir et matin les prières à bord, tous les Maures le prirent pour un marabout français.