Les Portugais établis dans le golfe d'Arguin commerçaient avec les Arabes qui venaient sur la côte. Pour l'or et les Nègres qu'ils tiraient d'eux, ils leur fournissaient différentes sortes de marchandises, telles que des draps de laine et d'autres étoffes, des tapis, de l'argent et des alkazélis[1]. Le prince fit bâtir un château dans l'île d'Arguin pour la sûreté du commerce; et tous les ans il y arrivait des caravelles de Portugal. Les négocians arabes menaient au pays des Nègres quantité de chevaux de Barbarie, qu'ils y changeaient pour des esclaves. Un beau cheval leur valait souvent jusqu'à douze ou quinze Nègres. Il ne faut pas que nous soyons étonnés de cette disproportion, puisque parmi nous un bon cheval coûte cent pistoles, et un bon soldat vingt écus. Les Arabes y portaient aussi de la soie de Grenade et de Tunis, de l'argent et d'autres marchandises pour lesquelles ils recevaient des esclaves et de l'or. Ces esclaves étaient amenés à Ouaden, d'où ils passaient aux montagnes de Barca, et de là en Sicile. D'autres étaient conduits à Tunis et sur toute la côte de Barbarie; le reste venait dans l'île d'Arguin, et chaque année il en passait sept ou huit cents en Portugal.
Avant l'établissement de ce commerce, les caravelles portugaises, au nombre de quatre, et quelquefois davantage, entraient bien armées dans le golfe d'Arguin, et faisaient pendant la nuit des descentes sur la côte pour enlever les habitans de l'un et de l'autre sexe qu'elles vendaient en Portugal. C'est ce que les Européens appellent le droit des gens, lorsqu'ils sont les plus forts. Ils poussèrent ainsi leurs courses au long des côtes jusqu'à la rivière de Sénégal, qui est fort grande, et qui sépare le désert de la première contrée des Nègres de la côte[2].
Les Azanaghis habitent plusieurs endroits de la côte au-delà du cap Blanc. Ils sont voisins des déserts, et peu éloignés des Arabes d'Ouaden. Ils vivent de dattes, d'orge et du lait de leurs chameaux. Comme ils sont plus près du pays des Nègres que d'Ouaden, ils y ont tourné leur commerce, qui se borne à tirer d'eux du millet et d'autres secours pour la commodité de leur vie. Ils mangent peu, et l'on ne connaît pas de nation qui supporte si patiemment la faim. Les Portugais en enlevaient un grand nombre, et les aimaient mieux pour esclaves que des Nègres. Il est vrai qu'on vient de dire qu'ils mangeaient peu; mais l'esclave qui mange le moins n'est pas toujours le meilleur, même pour l'avarice.
Cadamosto attribue une coutume fort singulière à la nation des Azanaghis. Ils portent, dit-il, autour de la tête une sorte de mouchoir qui leur couvre les yeux, le nez et la bouche; et la raison de cet usage est que, regardant le nez et la bouche comme des canaux fort sales, ils se croient obligés de les cacher aussi sérieusement que d'autres parties auxquelles on attache la même idée dans des pays moins barbares; aussi ne se découvrent-ils la bouche que pour manger.
Ils ne reconnaissent aucun maître; mais les plus riches sont distingués par quelques témoignages de respect. En général, ils sont tous fort pauvres, menteurs, perfides, et les plus grands voleurs du monde. Leur taille est médiocre. Ils se frisent les cheveux, qu'ils ont fort noirs et flottans sur leurs épaules. Tous les jours ils les humectent avec de la graisse de poisson; et quoique l'odeur en soit fort désagréable, ils regardent cet usage comme une parure. Ils n'avaient connu d'autres chrétiens que les Portugais, avec lesquels ils avaient eu la guerre pendant treize ou quatorze ans. Cadamosto assure que, lorsqu'ils avaient vu des vaisseaux, spectacle inconnu à leurs ancêtres, ils les avaient pris pour de grands oiseaux avec des ailes blanches, qui venaient de quelques pays éloignés. Ensuite les voyant à l'ancre et sans voiles, ils avaient conclu que c'étaient des poissons. D'autres, observant que ces machines changeaient de place, et qu'après avoir passé un jour ou deux dans quelque lieu, on les voyait le jour suivant à cinquante milles, et toujours en mouvement au long de la côte, s'imaginaient que c'étaient des esprits vagabonds, et redoutaient beaucoup leur approche. En supposant que ce fussent des créatures humaines, ils ne pouvaient concevoir qu'elles fissent plus de chemin dans une nuit qu'ils n'étaient capables d'en faire dans trois jours; et ce raisonnement les confirma dans l'opinion que c'étaient des esprits. Plusieurs esclaves de leur nation que Cadamosto avait vus à la cour du prince Henri, et tous les Portugais qui étaient entrés les premiers dans cette mer, rendaient là-dessus le même témoignage.
Environ, six journées dans les terres au-delà d'Ouaden, on trouve une autre ville nommée Tegazza, qui signifie caisse d'or, d'où l'on tire tous les ans une grande quantité de sel de roche, qui se transporte sur le dos des chameaux à Tombouctou, et de là dans le royaume de Melli. Les Arabes vagabonds qui font ce commerce disposent en huit jours de toute leur marchandise, et reviennent chargés d'or.
Le royaume de Melli est situé dans un climat fort chaud, et fournit si peu d'alimens pour les bêtes, que, de cent chameaux qui font le voyage avec les caravanes, il n'en revient pas ordinairement plus de vingt-cinq. Aussi cette grande région n'a-t-elle aucun quadrupède. Les Arabes mêmes et les Azanaghis y tombent malades de l'excès de la chaleur. On compte quarante journées à cheval de Tegazza à Tombouctou, et trente de Tombouctou à Melli. Tout le pays de Tombouctou qui est situé dans la Nigritie touche au grand désert de Sahara, ou peut-être même en fait partie. Il nous est fort peu connu, et celui de Melli encore moins. Cadamosto ayant demandé aux Maures quel usage les marchands de Melli font du sel, ils répondirent qu'il s'en consommait d'abord une petite quantité dans le pays, et que ce secours était si nécessaire à ces peuples situés près de la ligne, que, sans un tel préservatif contre la putridité qui naît de la chaleur, leur sang se corromprait bientôt. Ils emploient peu d'art à le préparer. Chaque jour ils en prennent un morceau qu'ils font dissoudre dans un vase d'eau, et, l'avalant avec avidité, ils croient lui être redevables de leur santé et de leurs forces. Le reste du sel est porté à Melli en grosses pièces, deux desquelles suffisent pour la charge d'un chameau. Là, les habitans du pays le brisent en d'autres pièces, dont le poids ne surpasse pas les forces d'un homme. On assemble quantité de gens robustes qui les chargent sur leur tête, et qui portent à la main une longue fourche sur laquelle ils s'appuient lorsqu'ils sont fatigués. Dans cet état, ils se rendent sur le bord d'un grand fleuve dont l'auteur n'a pu savoir le nom.
Lorsqu'ils sont arrivés au bord de l'eau, les maîtres du sel font décharger la marchandise et placent chaque morceau sur une même ligne, en y mettant leur marque; ensuite toute la caravane se retire à la distance d'une demi-journée. Alors d'autres Nègres, avec lesquels ceux de Melli sont en commerce, mais qui ne veulent point être vus, et qu'on suppose habitans de quelques îles, s'approchent du rivage dans de grandes barques, examinent le sel, mettent une somme d'or sur chaque morceau, et se retirent avec autant de discrétion qu'ils sont venus. Les marchands de Melli, retournant au bord de l'eau, considèrent si l'or qu'on leur a laissé leur paraît un prix suffisant; s'ils en sont satisfaits, ils le prennent et laissent le sel; s'ils trouvent la somme trop petite, ils se retirent encore en laissant l'or et le sel, et les autres, revenant à leur tour, mettent plus d'or ou laissent absolument le sel. Leur commerce se fait ainsi sans se parler et sans se voir: usage ancien qu'aucune infidélité ne leur donne jamais occasion de changer. Quoique l'auteur trouve peu de vraisemblance dans ce récit, il assure qu'il le tient de plusieurs Arabes, des marchands Azanaghis, et de quantité d'autres personnes dont il vante le témoignage.
Il demanda aux mêmes marchands pourquoi l'empereur de Melli, qui est un souverain puissant, n'avait point entrepris par force ou par adresse de découvrir la nation qui ne veut ni parler ni se laisser voir. Ils lui racontèrent que, peu d'années auparavant, ce prince, ayant résolu d'enlever quelques-uns de ces négocians invisibles, avait fait assembler son conseil, dans lequel on avait résolu qu'à la première caravane, quelques Nègres de Melli creuseraient des puits au long de la rivière, près de l'endroit où l'on plaçait le sel, et que, s'y cachant jusqu'à l'arrivée des étrangers, ils en sortiraient tout d'un coup pour faire quelques prisonniers. Ce projet avait été exécuté; on en avait pris quatre, et tous les autres s'étaient échappés par la fuite. Comme un seul avait paru suffire pour satisfaire l'empereur, on en avait renvoyé trois, en les assurant que le quatrième ne serait pas plus maltraité; mais l'entreprise n'en eut pas plus de succès: le prisonnier refusa de parler; en vain l'interrogea-t-on dans plusieurs langues, il garda le silence avec tant d'obstination, que, rejetant toute sorte de nourriture, il mourut dans l'espace de quatre jours. Cet événement avait fait croire aux Nègres de Melli que ces négocians étrangers étaient muets. Les plus sensés pensèrent avec raison que le prisonnier, dans l'indignation de se voir trahi, avait pris la résolution de se taire jusqu'à la mort. Ceux qui l'avaient enlevé rapportèrent à leur empereur qu'il était fort noir, de belle taille, et plus haut qu'eux d'un demi-pied; que sa lèvre inférieure était plus épaisse que le poing, et pendante jusqu'au-dessous du menton; qu'elle était fort rouge, et qu'il en tombait même quelques gouttes de sang; mais que sa lèvre supérieure était de grandeur ordinaire; qu'on voyait entre les deux ses dents et ses gencives, et qu'aux deux coins de la bouche il avait quelques dents d'une grandeur extraordinaire; que ses yeux étaient noirs et fort ouverts; enfin que toute sa figure était terrible.
Cet accident fit perdre la pensée de renouveler la même entreprise, d'autant plus que les étrangers, irrités apparemment de l'insulte qu'ils avaient reçue, laissèrent passer trois ans sans reparaître au bord de l'eau. On était persuadé à Melli que leurs grosses lèvres s'étaient corrompues par l'excès de la chaleur, et que, n'ayant pu supporter plus long-temps la privation du sel, qui est leur unique remède, ils avaient été forcés de recommencer leur commerce. La nécessité du sel en était établie mieux que jamais dans l'opinion des Nègres de Melli. Ces faits, attestés avec les mêmes circonstances par beaucoup de voyageurs, ne sont pas faciles à vérifier: s'ils sont vrais, cette bonne foi réciproque et si constante dans le commerce des nations nègres prouve qu'il n'y a point de meilleur lien que l'intérêt. Les uns avaient besoin de sel, et les autres voulaient de l'or.