De Rufisque, Brue s'avança dans un pays sablonneux, qui ne paraissait pas néanmoins sans culture. Au milieu du chemin, il trouva un grand lac d'eau saumâtre, formé par un petit ruisseau dont l'eau ne laissait pas d'être fort douce, et sur le bord duquel il s'arrêta pour faire rafraîchir son cortége. Ce lac, suivant le témoignage des habitans, se décharge dans la mer entre le cap Vert, au nord, et le cap Manuel, au sud. Il est rempli de poisson, qui est péché par une sorte de faucon, avec autant d'adresse que par les Nègres. Brue tua un de ces animaux dans le temps qu'il prenait son vol avec un poisson entre ses serres, de la forme d'une sardine et du poids de trois ou quatre livres. Le lac s'appelle Sérères, du nom de quelques tribus des Nègres qui habitent les lieux voisins, et qui forment un peuple très-remarquable.
Ces Sérères, qui se trouvent principalement répandus autour du cap Vert, sont une nation libre et indépendante, qui n'a jamais reconnu de souverain. Ils composent, dans les lieux de leur retraite, plusieurs petites républiques, où ils n'ont pas d'autres lois que celles de la nature. Ils nourrissent un grand nombre de bestiaux. Brue prétend que la plupart, n'ayant aucune idée d'un Être suprême, croient que l'âme périt avec le corps; ils sont entièrement nus. Ils n'ont aucune correspondance de commerce avec les autres Nègres. S'ils reçoivent une injure, ils ne l'oublient jamais. Leur haine se transmet à leur postérité, et tôt ou tard elle produit la vengeance. Leurs voisins les traitent de sauvages et de barbares. C'est outrager un Nègre que de lui donner le nom de Sérère. Ainsi ces hordes d'esclaves regardent comme une injure le titre d'homme libre. Cette nation d'ailleurs est simple, honnête, douce, généreuse et très-charitable pour les étrangers. Elle ignore l'usage des liqueurs fortes. Ils enterrent leurs morts hors de leurs villages, dans des huttes rondes, aussi bien couvertes que leurs propres habitations. Après y avoir placé le corps dans une espèce de lit, ils bouchent l'entrée de la hutte avec de la terre détrempée, dont ils continuent de faire un enduit autour des roseaux qui servent de murs, jusqu'à l'épaisseur d'un pied. L'édifice se termine en pointe, de sorte que ces lieux de sépulture paraissent comme un second village, et que les tombes des morts sont en beaucoup plus grand nombre que les maisons des vivans. Comme les Sérères n'ont point assez d'industrie pour faire des inscriptions ou d'autres marques sur ces monumens, ils se contentent de mettre au sommet un arc et quelques flèches sur ceux des hommes, et un mortier avec un pilon sur ceux des femmes: le premier marque l'occupation des hommes, qui est presque uniquement la chasse; et l'autre, celle des femmes, dont l'emploi continuel est de piler du riz, du maïs ou du millet.
Il n'y a pas de Nègres qui cultivent leurs terres avec autant d'art que les Sérères. Si leurs voisins les traitent de sauvages, ils sont bien mieux fondés à regarder les autres Nègres comme des insensés, qui aiment mieux vivre dans la misère et souffrir la faim que de s'accoutumer au travail pour assurer leur subsistance. Leur langage est différent de celui des Iolofs, et paraît même leur être tout-à-fait propre. Ils ont pour boisson le vin de palmier.
Les Sérères reçurent le général français avec beaucoup d'humanité, et lui présentèrent du couscous, du poisson, des bananes, avec d'autres alimens du pays. Il partit si tard de leur village, que l'excès de la chaleur le força de s'arrêter après avoir fait trois lieues; n'en ayant pu faire que sept dans le courant de la journée, il arriva le soir dans un village des Iolofs, qui était la résidence d'un des plus grands marabouts, ou prêtres du pays. Ce saint nègre s'était attendu à recevoir la visite et les présens du général français; mais il vit ses espérances trompées. L'alcadi de Rufisque, et une femme mulâtre qui avait suivi Brue avec quelques Français que la seule curiosité conduisait, se mirent à genoux devant le marabout, et lui baisèrent les pieds; après quoi il prit la main de la signora, l'ouvrit et cracha dedans. Ensuite la lui faisant tourner trois fois autour de la tête, il lui frotta de sa salive le front, les yeux, le nez, la bouche et les oreilles, en prononçant, pendant cette opération, quelques prières arabes. Il reçut leurs présens, et leur promit un heureux voyage. La signora fut raillée de sa superstition à son retour, et de s'être laissé oindre de la salive du vieux marabout.
Le jour suivant, comme la marche était fort lente, Brue se donnait le plaisir de la chasse en chemin. Au milieu des bois, il découvrit les traces de quelques éléphans, et bientôt il en aperçut dix-huit ou vingt, les uns couchés comme un troupeau de vaches, d'autres occupés à baisser des branches, dont ils mangeaient les feuilles et les petits rameaux. La caravane n'en était pas à la portée du pistolet. Cependant, comme il ne paraissait pas qu'ils y fissent attention, les gens du général leur tirèrent quelques coups de fusil, auxquels ils ne parurent pas plus sensibles qu'à la piqûre des mouches, apparemment parce que les balles ne les touchèrent que par-derrière ou aux côtés, dans les endroits où leur peau est impénétrable.
Ils arrivèrent le lendemain à Makaya, une des résidences du damel, qui s'y était rendu pour recevoir les Français. Devant la porte du palais ils trouvèrent une garde de quarante ou cinquante Nègres, avec un grand nombre de guiriots ou de musiciens, qui se mirent à chanter les louanges du général aussitôt qu'ils le virent à portée de les entendre. Les grands-officiers se présentèrent pour le recevoir et l'introduire à l'audience du roi. Il ne fut pas aisé à Brue, qui était d'une taille puissante, de passer par la porte de ce Versailles du royaume de Cayor; le guichet était si bas, qu'il était obligé de se courber beaucoup. L'enclos contenait quantité de bâtimens, entre lesquels il y avait un kalde ou une salle d'audience ouverte de tous côtés. Le damel y était assis sur un petit lit dont la compagnie française lui avait fait présent; il se leva lorsque Brue fut entré, et lui présentant la main, il l'embrassa, avec beaucoup de remercîmens de s'être détourné si loin de sa route pour le voir. Le général lui fit son compliment, et lui offrit les présens de la compagnie, avec deux barils d'eau-de-vie. L'ordre fut donné pour le traiter aux dépens de la cour, et pour renvoyer à Rufisque les chevaux et les chameaux qu'il y avait loués. Il fut conduit ensuite à l'audience des femmes du roi. Ce prince en avait quatre légitimes, suivant la loi de Mahomet; mais ses concubines étaient au nombre de douze, malgré les remontrances des marabouts. Un jour qu'ils lui reprochaient cette intempérance, il leur répondit que la loi était faite pour eux et pour le peuple, mais que les rois étaient au-dessus. Cette réponse d'un petit prince barbare, et la réponse de Samuel aux Juifs lorsqu'ils lui demandèrent un roi, prouvent quelle idée on s'est faite, en tout temps, de la royauté, même dans les pays où il semblait qu'on eût moins à en abuser.
Les femmes du damel ayant pris soin de fournir des provisions au général, il se crut obligé de leur faire quelques présens. C'était le roi qui se chargeait lui-même de ces détails lorsqu'il avait la raison libre; mais sa passion pour l'eau-de-vie ne lui permettait pas d'être un moment sans en boire; il était ivre aussi long-temps qu'il avait de cette liqueur. Quatre jours se passèrent avant que le général pût le trouver en état de l'entendre, et ses deux barils étaient déjà presque épuisés.
Enfin Brue partit avec toutes les commodités que le prince lui avait fait espérer pour son voyage, et après avoir pris les arrangemens les plus favorables pour le commerce. Les bagages furent chargés, et l'on partit sous la conduite d'un officier qui accompagna la caravane une partie du chemin.
On arriva le soir dans un village où les gens du roi prirent un bœuf au milieu du premier troupeau qui se présenta; ils enlevèrent de même une vache et un veau: la chair en était excellente; mais les maîtres de ces animaux firent leurs plaintes au général, qui leur donna, pour les consoler, un ou deux flacons d'eau-de-vie. Le jour suivant, après s'être mis en marche de grand matin, on s'arrêta vers midi pour faire reposer l'équipage. Le hasard fit trouver un grand troupeau de vaches, dont le lait fut d'autant plus agréable, qu'on n'avait apporté de Macaya que de l'eau fort mauvaise. On arriva de bonne heure dans le village d'un parent du roi, qui, étant averti de l'approche du général, vint au-devant de lui avec un cortége de vingt cavaliers fort bien montés. Il montait lui-même un cheval barbe de haute taille qui lui avait coûté vingt esclaves. La journée suivante fut fort longue, mais au travers d'un beau pays dont la plus grande partie était cultivée; on y voyait des plaines entières couvertes de tabac. Le seul usage que les Nègres fassent du tabac est pour fumer, car ils ne savent ni le mâcher, ni le prendre en poudre.
On arriva le soir à Bieurt, à l'embouchure de la rivière de Sénégal, près du fort Saint-Louis. Brue, dans un voyage assez court, n'avait pas laissé de recueillir quelques observations sur les états du damel.