Les autres marchandises des Maldives sont les cordages et les voiles de cocotier, l'huile et le miel du même arbre, et les cocos mêmes, dont on transporte chaque année la charge de plus de cent navires, le poisson cuit et séché, les écailles d'une sorte de tortues qui se nomment cambes, et qui ne se trouvent qu'aux environs de ces îles et des Philippines; les nattes de jonc colorées; diverses étoffes de soie et de coton qu'on y apporte crues, et qu'on y met en œuvre, de toute sorte de grandeur, pour en faire des pagnes, des turbans, des mouchoirs et des robes. Enfin l'industrie des habitans est renommée pour toutes les marchandises qui sortent de leurs îles, et cette réputation leur procure en échange ce que la nature leur a refusé, du riz, des toiles de coton blanches, de la soie et du coton cru, de l'huile d'une graine odoriférante qui leur sert à se frotter le corps, de l'arec pour le bétel, du fer et de l'acier, des épiceries, de la porcelaine, de l'or même et de l'argent qui ne sortent jamais des Maldives, lorsqu'une fois ils y sont entrés, parce que les habitans n'en donnent jamais aux étrangers, et qu'ils l'emploient en ornemens pour leurs maisons, ou en bijoux pour leurs parures et pour celles de leurs femmes. Les Portugais, ayant profité des divisions de quelques princes maldivois, s'étaient rendus maîtres de la plupart des îles, et jouirent paisiblement de leurs conquêtes l'espace d'environ dix ans; mais ils en furent chassés sans retour.
CHAPITRE III.
Île de Ceylan.
Des îles Maldives, en remontant vers le nord et au delà du cap Comorin, on trouve l'île de Ceylan, située entre le 6e. et le 10e. degré de latitude nord. Les Portugais ont possédé autrefois une partie de ces côtes, d'où ils faisaient des incursions jusqu'à la capitale, qu'ils brûlèrent plus d'une fois, sans épargner le palais du roi ni les temples. Ils s'y étaient rendus si formidables, qu'ils avaient forcé le roi de leur payer un tribut annuel de trois éléphans, et d'acheter la paix à d'autres conditions humiliantes. Ce prince eut enfin recours aux Hollandais de Batavia qui, ayant joint leurs armes aux siennes, battirent les Portugais, et les chassèrent de tous les lieux où ils s'étaient fortifiés; mais ce fut pour s'établir à leur place. Ils refusèrent après la guerre, surtout après s'être rendus maîtres de Colombo en 1655, d'abandonner une conquête dont ils se voyaient en possession; et depuis ce temps-là ils ont apporté tous leurs soins à se fortifier sur les côtes. Leurs principaux établissemens sont Jafnapatan et l'île de Manaar au nord, Trinquemale et Batticalon à l'est, la ville de Pointe-de-Galle au sud, et Colombo à l'ouest, sans parler de Negombo et Calpentine, qui sont deux autres villes, et de plusieurs forts à l'embouchure des rivières, ou dans les ouvertures des montagnes pour la garde des passages. On peut donc regarder les Hollandais comme les maîtres absolus de la plus grande partie des côtes, dans une île qui a cent lieues de long, et cinquante dans sa plus grande largeur. Sa figure est à peu près celle d'une poire.
L'intérieur de l'île, qui avait été peu connu avant la relation de l'Anglais Knox, dont nous tirons ce morceau, est soumis à un seul souverain qui porte le titre de roi de Candy ou Candiuda. Les habitans se nomment Chingulais. Le pays est arrosé d'un grand nombre de belles rivières qui tombent des montagnes. La plupart sont trop remplies de rochers pour être navigables; mais il s'y trouve du poisson en abondance.
Le royaume de Canduida est défendu naturellement par sa situation. Dès l'entrée on va presque toujours en montant, et l'accès des montagnes n'est ouvert que par de petits sentiers où deux hommes ne passeraient pas de front. Elles sont entrecoupées de grands rochers qui font éprouver beaucoup de difficulté pour parvenir au sommet, et chaque ouverture est munie d'une forte barrière d'épines, avec quelques gardes qui veillent continuellement au passage.
C'est une variété fort remarquable que celle de l'air et des pluies dans les différentes parties de l'île. Quand les vents d'ouest commencent à souffler, la partie occidentale a de la pluie, et c'est alors qu'on y remue et laboure la terre. Mais dans le même temps la partie orientale jouit d'une température fort sèche, et c'est alors qu'on y fait la moisson. Au contraire, lorsque le vent d'est règne, on laboure les parties orientales de l'île, et les grains se récoltent dans la partie exposée à l'occident. Ainsi la moisson et le labourage occupent pendant toute l'année les insulaires, quoique dans des saisons opposées. Le partage de la pluie et de la sécheresse se fait ordinairement au milieu de l'île; et souvent il est arrivé à Knox d'avoir de la pluie d'un côté de la montagne de Cauragahing, tandis qu'il faisait très-sec et très-chaud de l'autre côté. Il remarque même que cette différence n'est pas aussi légère qu'elle est prompte: car, en sortant d'un lieu mouillé, il se trouvait tout d'un coup sur un terrain qui brûlait les pieds. Il pleut beaucoup plus sur les terres hautes que sur celles qui sont au-dessous des montagnes. Cependant la partie septentrionale de l'île n'est pas sujette à la même humidité. On y voit quelquefois pendant trois ou quatre ans entiers une si grande sécheresse, que la terre n'y peut recevoir de culture. Il est même difficile d'y creuser des puits assez profonds pour en tirer de l'eau qu'on puisse boire; et la meilleure conserve une âcreté qui la rend fort désagréable. Quoique les bourgs et les villages de Ceylan soient en fort grand nombre, il y en a peu qui méritent l'attention d'un voyageur. Les habitans les abandonnent lorsque les maladies y deviennent un peu fréquentes, et qu'ils y voient mourir en peu de temps deux ou trois personnes. Ils s'imaginent que le diable en a pris possession, et, cherchant à s'établir dans des lieux plus heureux, ils laissent leurs maisons et leurs terres.
Knox distingue dans le royaume de Candy deux sortes d'habitans: les uns, qu'il nomme Vadas, et qui paraissent avoir été le premier peuple de l'île. C'est une sorte de sauvages qui sont encore répandus dans les bois de plusieurs provinces, et qui se conduisent par des lois particulières. Quelques-uns sont soumis au roi, et lui paient un tribut; les autres ne reconnaissent pas de maîtres, et n'ont ni maisons ni villes. Ils ne labourent jamais la terre, et ne se nourrissent que de leur chasse. Leur demeure est sur les bords des rivières, où ils passent la nuit sous le premier arbre que le hasard leur présente, avec la seule précaution de mettre quelques branches autour d'eux pour être avertis de l'approche des bêtes féroces par le bruit qu'elles font en les traversant. Knox vit dans sa fuite divers lieux où quelques troupes de ces sauvages avaient passé la nuit. C'est apparemment des Vadas qu'il faut entendre ce qu'on lit dans le journal de Pyrard, qui compare la figure des insulaires de Ceylan à celle des Nègres d'Afrique.
La nation principale est celle des Chingulais, qui ressemblent moins aux Nègres d'Afrique qu'à de véritables Européens. Knox est moins porté à suivre l'opinion des Portugais, qui les font venir de la Chine, qu'à les croire sortis des Malabares, avec lesquels il convient néanmoins qu'ils ont peu de ressemblance. Ils sont fort bien faits, et mieux même que la plupart des Indiens. Ils ont beaucoup d'adresse et d'agilité. Leur contenance est grave, comme celle des Portugais. Ils ont l'esprit fin, un langage agréable et des manières obligeantes: mais ils sont naturellement trompeurs et remplis d'une présomption insupportable. Ils ne regardent pas le mensonge comme un vice honteux. Le larcin est celui qu'ils abhorrent le plus, et il n'est presque pas connu parmi eux. Ils estiment la chasteté, quoiqu'ils l'observent peu; la tempérance, la douceur, le bon ordre dans les familles. On ne leur voit guère d'emportement dans le caractère; et s'ils se fâchent, on les apaise facilement. Ils sont propres dans leurs habits et dans leurs alimens. Enfin, leurs inclinations et leurs usages n'ont rien de barbare. Knox met néanmoins de la différence entre ceux qui habitent les montagnes et ceux qui font leur demeure dans les vallées et les plaines. Ceux-ci sont obligeans, honnêtes envers les étrangers; mais les autres sont de mauvais naturel, trompeurs et désobligeans, quoiqu'ils affectent de paraître civils et officieux, et que leur langage et leurs manières aient même plus d'agrémens que dans les vallées.