Le chef de la religion, qui porte le titre de cadi dans le royaume d'Achem, juge toutes les affaires qui concernent les mœurs et le culte établi. Le sabandar préside à celles du commerce. Quatre mérignes, ou chefs de patrouilles, veillent nuit et jour à la sûreté publique. Chaque orencaie participe à l'administration dans un canton qu'il gouverne; et cette distribution d'autorité sert beaucoup à l'entretien de l'ordre. Elle n'expose jamais celle du roi, parce que, dans la petite étendue de chaque gouvernement, les orencaies n'ont point assez de forces pour se rendre redoutables, et qu'ils servent entre eux comme d'espions pour s'observer.
La garde royale est de trois mille hommes, qui ne sortent presque jamais des premières cours du château. Les eunuques, au nombre de cinq cents, forment une garde plus intérieure, dans l'enceinte où nul homme n'a la liberté de pénétrer. C'est proprement le palais, qui n'est habité que par le roi et par ses femmes. L'Asie a peu de sérails aussi bien peuplés. Dans une multitude infinie de femmes et de concubines on comptait alors vingt filles de rois, entre lesquelles était la reine de Péta, que le roi d'Achem avait enlevée. Cependant il n'avait qu'un fils âgé de dix-huit ans, et plus cruel encore que lui.
Les éléphans du roi d'Achem sont toujours au nombre de neuf cents, dont on exerce la plupart au bruit des mousquetades et à la vue du feu. Ils sont si bien instruits, qu'en entrant dans le château, ils font la sombaie, ou le salut devant l'appartement du roi, en pliant les genoux et levant trois fois la trompe. On rend tant d'honneurs à ceux qui passent pour les plus courageux et les mieux instruits qu'on fait porter devant eux des quitasols[9], distinction réservée d'ailleurs pour la personne du roi. Le peuple s'arrête lorsqu'ils passent dans une rue, et quelqu'un marche devant eux avec un instrument de cuivre, dont le son avertit toute la ville du respect qu'on leur doit. Ce respect me paraît très-bien placé. Il s'en faut de beaucoup que les habitans de Sumatra vaillent leurs éléphans.
Le roi hérite de tous ses sujets, lorsqu'ils meurent sans enfans mâles. Ceux qui ont des filles peuvent les marier pendant leur vie; mais si le père meurt avant leur établissement, elles appartiennent au roi, qui se saisit des plus belles, et qui les entretient dans l'intérieur du palais. De là vient la multitude extraordinaire de ses femmes.
Il tire un profit immense de la confiscation des biens, qui est le châtiment ordinaire des plus riches coupables. Il s'attribue la succession de tous les étrangers qui meurent dans ses états. Ce n'était pas sans peine que les Européens s'étaient fait excepter de cette loi. Quelques marchands de Surate et de Coromandel étant morts à Achem pendant le séjour que Beaulieu fit dans cette ville, non-seulement tous leurs effets furent saisis au nom du roi, mais on mit leurs esclaves à la torture, pour leur faire déclarer s'ils n'avaient pas détourné quelques diamans ou d'autres richesses. Un ancien usage le met en droit de confisquer tous les navires qui font naufrage sur les terres de son obéissance; et, d'après la situation de ces côtes, ce malheur arrive souvent aux étrangers: hommes et marchandises, tout est enlevé par ses ordres. On sait que la même barbarie a régné long-temps en Europe.
CHAPITRE V.
Île de Java.
L'île de Java est séparée de celle de Sumatra par le détroit de la Sonde. Après des tentatives réitérées, les Hollandais s'établirent à Bantam, capitale de cette île, malgré les obstacles qu'ils éprouvèrent de la part des Anglais, qui s'y étaient fixés avant eux. Ces obstacles furent surmontés par une patience infatigable, par les efforts d'une puissance maritime qui prenait tous les jours de nouveaux accroissemens; et cette nation est parvenue à fonder des comptoirs florissans dans cette île, ainsi qu'aux Moluques et dans tout l'archipel indien.
Marc-Pol donne à l'île de Java trois cents lieues de circuit; les géographes la placent entre 6 et 9 degrés de latitude sud. Les habitans se croient originaires de la Chine. Leurs ancêtres, disent-ils, ne pouvant supporter l'esclavage où ils étaient réduits par les Chinois, s'échappèrent en grand nombre, et vinrent peupler cette île. Si l'on s'arrêtait à leur physionomie, cette opinion ne serait pas sans vraisemblance. La plupart ont, comme les Chinois, le front large; les joues grandes, les yeux fort petits. Cette idée se trouve encore confirmée par le témoignage de Marc-Pol, qui, ayant vécu parmi les Tartares, avait appris d'eux que la grande Java leur payait anciennement un tribut, et qu'aussitôt que les Chinois se furent révoltés contre eux, les Javanais secouèrent le joug. On voit encore à Bantam un grand nombre de Chinois qui viennent s'y établir pour se dérober aux rigoureuses lois de la Chine.