«La supériorité du camphre de Bornéo est si bien reconnue, dit Raynal[12], que les Japonais donnent cinq ou six quintaux du leur pour une livre de celui de Bornéo, et que les Chinois, qui le regardent comme le premier des remèdes, l'achètent jusqu'à huit cents francs la livre. Les Gentous se servent, dans tout l'Orient, de camphre commun pour des feux d'artifice, et les mahométans le mettent dans la bouche de leurs morts lorsqu'ils les enterrent.
»Les Portugais cherchèrent, vers l'an 1526, à s'établir à Bornéo. Trop faibles pour s'y faire respecter par les aimes, ils imaginèrent de gagner la bienveillance d'un des souverains du pays, en lui offrant quelques pièces de tapisserie. Ce prince imbécile prit les figures qu'elles représentaient pour des hommes enchantés qui l'étrangleraient durant la nuit, s'il les admettait auprès de sa personne. Les explications qu'on donna pour dissiper ces vaines terreurs ne le rassurèrent pas, et il refusa opiniâtrement de recevoir ces présens dans son palais et d'admettre dans sa capitale ceux qui les avaient apportés.
»Ces navigateurs furent pourtant reçus dans la suite; mais ce fut pour leur malheur; ils furent tous massacrés. Un comptoir, que les Anglais y formèrent quelques années après, eut la même destinée. Les Hollandais, qui n'avaient pas été mieux traités, reparurent en 1748 avec une escadre. Quoique très-faibles, elle en imposa tellement au prince, qui possède seul le poivre, qu'il se détermina à leur en accorder le commerce exclusif. Seulement il lui fut permis d'en livrer cinq cent mille livres aux Chinois, qui de tout temps fréquentaient ses ports. Depuis ce traité, la compagnie envoie à Bandjar-Massing du riz, de l'opium, du sel, de grosses toiles. Elle en tire quelques diamans, et environ six cent mille pesant de poivre, à trente et une livres le cent. Le gain qu'elle fait sur ce qu'elle y porte peut à peine balancer les dépenses de l'établissement, quoiqu'elles ne montent qu'à trente-deux mille livres.»
CHAPITRE VIII.
Îles Moluques.
En poursuivant notre route dans l'Océan oriental, nous rencontrons les Moluques, célèbres par la production de ses épices, qui sont devenues un objet de commerce si important pour les nations d'Europe, et une source si féconde de richesses pour les Hollandais. Nous avons vu ce peuple entreprenant et infatigable arracher aux Portugais cette partie de l'Archipel indien, qui depuis est demeurée en sa possession.
Moluc, qui se prononce Moloc dans la langue du pays, signifie tête ou chef. D'autres néanmoins le font venir de maluco, mot arabe qui signifie le royaume; mais, dans l'un et l'autre sens, il paraît que le nom des Moluques emporte une idée d'excellence et de distinction. Il appartient originairement et proprement à cinq petites îles, qui n'occupent guère plus de vingt-cinq lieues d'étendue, toutes à la vue les unes des autres, et qui sont situées à l'ouest de Gilolo. Ce sont Ternate, Tidor, Motir, Bakian ou Batchian, et Makian. Plusieurs autres îles, composant l'archipel qui s'étend au sud de Gilolo, sont aussi comprises sous le nom de Moluques.
La forme des cinq îles nommées plus haut est ronde et presque la même. On ne donne pas plus de huit lieues de tour à la plus grande. Elles sont séparées les unes des autres par des bras de mer et par quelques autres îles beaucoup plus petites, et la plupart désertes. L'accès en est dangereux par la multitude de bancs de sable et d'écueils dont elles sont environnées. Cependant on y trouve quelques rades où les vaisseaux peuvent mouiller. En général, le terroir est si sec et si spongieux, que, malgré l'abondance des pluies, les ruisseaux et les torrens qui tombent des montagnes ne parviennent pas jusqu'à la mer. Quelques-uns n'en trouvent pas la perspective agréable, parce qu'elles sont trop couvertes d'herbes et de broussailles qui s'y entretiennent dans une verdure perpétuelle. Au contraire, d'autres sont charmés de cette vue, et se plaignent seulement que l'air n'y est pas sain, surtout pour les étrangers. On fait une triste description du berber, maladie fort commune dans les cinq îles. Elle fait enfler tout le corps, affaiblit les membres, et les rend presque inutiles. Cependant les habitans ont découvert un préservatif dont l'effet passe pour certain, lorsqu'il n'est pas employé trop tard. C'est un vin des Philippines, pris avec du clou de girofle et du gingembre. Les Hollandais attribuent la même vertu au suc de citron.
Les Moluques produisent une quantité surprenante d'épiceries et de plantes aromatiques, surtout de clous de girofle, de noix et de fleurs de muscade, de bois de sandal, d'aloës, d'oranges, de citrons et de cocos. Elle n'ont ni blé ni riz; mais la nature et l'industrie suppléent à ce défaut. Les habitans pilent le bois d'un arbre qui ressemble beaucoup au palmier sauvage, et qui rend une sorte de farine très-blanche, dont ils font des petits pains de la forme des pains de savon d'Espagne. Cet arbre ou cette plante, qu'ils nomment sagou, s'élève de quinze ou vingt pieds, et pousse des branches qui approchent de celles du palmier. Son fruit, qui est rond et fort semblable à celui du cyprès, contient une sorte de fils ou de petits poils déliés qui causent de l'inflammation lorsqu'ils touchent à la chair. En coupant les branches tendres de la plante, on en fait sortir, comme de la plupart des palmiers, une liqueur qui sert de breuvage aux Indiens. Cette liqueur, qu'ils nomment toual, a la blancheur du lait. Le nipa et le cocotier sont deux autres arbres dont les habitans tirent beaucoup d'utilité. Ils trouvent encore une liqueur plus douce dans l'espèce de roseau qu'ils nomment bambou. Quelques relations hollandaises ne leur accordent ni poissons ni viandes: ce qui ne doit être entendu que de la quantité nécessaire pour fournir les vaisseaux; car tous les autres voyageurs assurent qu'ils en ont assez pour leur provision. Le ciel, soit dans sa colère ou dans sa bonté, ne leur a donné aucune mine d'or ni d'argent, ni même d'autres métaux inférieurs; mais ils ne sont pas éloignés de Lambaco, île abondante en fer et en acier. Ils en tirent la matière de leurs sabres, qu'ils nomment campillanes, et celles de leurs poignards, auxquels ils donnent le nom de crics, comme dans plusieurs autres parties des Indes. D'ailleurs les Portugais et les Hollandais leur ont fourni des mousquets, des canons, et toutes les armes qui sont connues en Europe.