CHAPITRE IX.
Indoustan.
La belle région, qui se nomme proprement l'Inde, et que les Persans et les Arabes ont nomme l'Indoustan, est bornée à l'est par le royaume d'Arrakan; à l'ouest, par une partie de la Perse et par la mer des Indes; au nord, par le mont Himalaya et la Tartarie; au sud, par le royaume de Décan et par le golfe de Bengale. On ne lui donne pas moins de six cents lieues de l'est à l'ouest, depuis le fleuve Indus jusqu'au Gange, ni moins de sept cents du nord au sud, en plaçant ses frontières les plus avancées vers le sud, à 20 degrés; et les plus avancées vers le nord, à 43. Dans cet espace, elle contient trente-sept grandes provinces, qui étaient anciennement autant de royaumes. Nous ne nous proposons point d'en donner une description géographique, que l'on peut trouver ailleurs. Nous suivons notre plan, qui consiste à présenter toujours une vue générale, en nous arrêtant sur les détails les plus curieux.
Agra, dont la ville capitale porte aussi le même nom, est une des plus grandes provinces de l'empire, et celle qui tient aujourd'hui le premier rang. Elle est arrosée par le Djemna, qui la traverse entièrement; on y trouve les villes de Scander, d'Adipour et Felipour. Le pays est sans montagnes; et depuis sa capitale jusqu'à Lahor, qui sont les deux plus belles villes de l'Indoustan, on voit une allée d'arbres, à laquelle Terry donne quatre cents milles d'Angleterre de longueur. Bernier trouve beaucoup de ressemblance entre la ville d'Agra et celle de Delhy, ou plutôt de Djehanabad, telle qu'on a pu s'en former l'idée dans la description de Tavernier. «À la vérité, dit-il, l'avantage d'Agra est, qu'ayant été long-temps la demeure des souverains, depuis Akbar qui la fit bâtir, et qui la nomma de son nom Akbar-Abad, quoiqu'elle ne l'ait pas conservé, elle a plus d'étendue que Delhy, plus de belles maisons de radias et d'omhras, plus de grands caravansérails, et plus d'édifices de pierre et de brique, outre les fameux tombeaux d'Akbar et de Tadje-Mehal, femme de Schah-Djehan; mais elle a aussi le désavantage de n'être pas fermée de murs, sans compter que, n'ayant pas été bâtie sur un plan général, elle n'a pas ces belles et larges rues de même structure qu'on admire à Delhy. Si l'on excepte quatre ou cinq principales rues marchandes qui sont très-longues et fort bien bâties, la plupart des autres sont étroites, sans symétrie, et n'offrent que des détours et des recoins qui causent beaucoup d'embarras lorsque la cour y fait sa résidence. Agra, lorsque la vue s'y promène de quelque lieu éminent, paraît plus champêtre que Delhy. Comme les maisons des seigneurs y sont entremêlées de grands arbres verts, dont chacun a pris plaisir de remplir son jardin et sa cour pour se procurer de l'ombre, et que les maisons de pierre des marchands, qui sont dispersées entre ces arbres, ont l'apparence d'autant de vieux châteaux, elles forment toutes ensemble des perspectives fort agréables, surtout dans un pays fort sec et fort chaud, où les yeux ne semblent demander que de la verdure et de l'ombrage.
Agra est deux fois plus grande qu'Ispahan, et l'on n'en fait pas le tour à cheval en moins d'un jour. La ville est fortifiée d'une fort belle muraille de pierre de taille rouge et d'un fossé large de plus de trente toises.
Ses rues sont belles et spacieuses. Il s'en trouve de voûtées qui ont plus d'un quart de lieue de long, où les marchands et les artisans ont leurs boutiques distinguées par l'espèce des métiers et par la qualité des marchandises. Les méidans et les bazars sont au nombre de quinze, dont le plus grand est celui qui forme comme l'avant-cour du château. On y voit soixante pièces de canon de toutes sortes de calibres, mais en assez mauvais ordre et peu capables de servir. Cette place, comme celle d'Ispahan, offre une grosse et haute perche, où les seigneurs de la cour, et quelquefois le grand-mogol même, s'exercent à tirer au blanc.
On compte dans la ville quatre-vingts caravansérails pour les marchands étrangers, la plupart à trois étages, avec de très-beaux appartemens, des magasins, des portiques et des écuries, accompagnées de galeries et de corridors pour la communication des chambres. Ces espèces d'hôtelleries ont leurs concierges, qui doivent veiller à la conservation des marchandises et qui vendent des vivres à ceux qu'ils doivent loger gratuitement.
Comme le grand-mogol et la plupart des seigneurs de sa cour font profession du mahométisme, on voit dans Agra un grand nombre de metschids ou de mosquées. On en distingue soixante-dix grandes, dont les six principales portent le nom de metschidadine, c'est-à-dire quotidiennes, parce que chaque jour le peuple y fait ses dévotions. On voit dans une de ces six mosquées le sépulcre d'un saint mahométan qui se nomme Scander, et qui est de la postérité d'Ali. Dans une autre, on voit une tombe de trente pieds de long, sur seize de large, qui passe pour celle d'un héros guerrier: elle est couverte de petites banderoles. Un grand nombre de pèlerins qui s'y rendent de toutes parts ont assez enrichi la mosquée pour la mettre en état de nourrir chaque jour un très-grand nombre de pauvres. Ces metschids et les cours qui en dépendent servent d'asile aux criminels, et même à ceux qui peuvent être arrêtés pour dettes. Ce sont les allacapi de Perse que les Mogols nomment allades, et qui sont si respectés, que l'empereur même n'a pas le pouvoir d'y faire enlever un coupable. On trouve dans Agra jusqu'à huit cents bains, dont le grand-mogol tire annuellement des sommes considérables, parce que, cette sorte de purification faisant une des principales parties de la religion du pays, il n'y a point de jour où ces lieux ne soient fréquentés d'une multitude infinie de peuple.
Les seigneurs de la cour ont leurs hôtels dans la ville et leurs maisons à la campagne: tous ces édifices sont bien bâtis et richement meublés. L'empereur a plusieurs maisons hors de la ville, où il prend quelquefois plaisir à se retirer. Mais rien ne donne une plus haute idée de la grandeur de ce prince que son palais, qui est situé sur le bord de la rivière. Mandelslo lui donne environ quatre cents toises de tour. Il est parfaitement bien fortifié, dit-il, du moins pour le pays; et cette fortification consiste dans une muraille de pierres de taille, un grand fossé et un pont-levis à chaque porte, avec quelques autres ouvrages aux avenues, surtout à la porte du nord.
Celle qui donne sur le bazar, et qui regarde l'occident, s'appelle cistery. C'est sous cette porte qu'est le divan, c'est-à-dire le lieu où le grand-mogol fait administrer la justice à ses sujets, près d'une grande salle où le premier visir fait expédier et sceller les ordonnances pour toutes sortes de levées. Les minutes en sont gardées au même lieu. En entrant par cette porte, on se trouve dans une grande rue, bordée d'un double rang de boutiques, et qui mène droit au palais impérial.