«Akbar avait fait battre des monnaies de vingt-cinq, de cinquante et de cent toles, jusqu'à la valeur de six millions neuf cent soixante-dix mille massas, qui font quatre-vingt-dix-sept millions cinq cent quatre-vingt mille roupies. Il avait fait battre cent millions de roupies en une autre espèce de monnaie, qui prirent de lui le nom de roupies d'Akbar, et deux cent trente millions d'une monnaie qui s'appelle paises, dont trente font une roupie.
«En diamans, rubis, émeraudes, saphirs, perles et autres pierreries, il avait la valeur de soixante millions vingt mille cinq cent une roupies; en or façonné, savoir, en figures et statues d'éléphans, de chameaux, de chevaux et autres ouvrages, la valeur de dix-neuf millions six mille sept cent quatre-vingt-cinq roupies; en meubles et vaisselle d'or, la valeur de onze millions sept cent trente-trois mille sept cent quatre-vingt-dix roupies; en meubles et ouvrages de cuivre, cinquante-un mille deux cent vingt-cinq roupies; en porcelaine, vases de terre sigillée et autres, la valeur de deux millions cinq cent sept mille sept cent quarante-sept roupies; en brocarts, draps d'or et d'argent, et autres étoffes de soie et de coton de Perse, de Turquie, d'Europe et de Guzarate, quinze millions cinq cent neuf mille neuf cent soixante-dix-neuf roupies; en draps de laine d'Europe, de Perse et de Tartarie, cinq cent trois mille deux cent cinquante-deux roupies; en tentes, tapisseries et autres meubles, neuf millions neuf cent vingt-cinq mille cinq cent quarante-cinq roupies; vingt-quatre mille manuscrits, ou livres écrits à la main, et si richement reliés, qu'ils étaient estimés six millions quatre cent soixante-trois mille sept cents roupies; en artillerie, poudre, boulets, balles et autres munitions de guerre, la valeur de huit millions cinq cent soixante-quinze mille neuf cent soixante-onze roupies; en armes offensives et défensives, comme épées, rondaches, piques, arcs, flèches, etc., la valeur de sept millions cinq cent cinquante-cinq mille cinq cent vingt-cinq roupies; en selles, brides, étriers et autres harnais d'or et d'argent, deux millions cinq cent vingt-cinq mille six cent quarante-huit roupies; en couvertures de chevaux et d'éléphans, brodées d'or, d'argent et de perles, cinq millions de roupies.» Toutes ces sommes ensemble, ne faisant que celle de trois cent quarante-huit millions deux cent vingt-six mille roupies, n'approchent point des richesses de l'arrière-petit-fils d'Akbar, que Mandelslo trouva sur le trône; ce qui confirme que le trésor des grands-mogols grossit tous les jours.
Rien n'est plus simple que les ressorts qui remuent ce grand empire: le souverain seul en est l'âme. Comme sa juridiction n'est pas plus partagée que son domaine, toute l'autorité réside uniquement dans sa personne. Il n'y a proprement qu'un seul maître dans l'Indoustan: tout le reste des habitans doit moins porter le nom de sujets que d'esclaves.
À la cour, les affaires de l'état sont entre les mains de trois ou quatre omhras du premier ordre, qui les règlent sous l'autorité du souverain. L'itimadoulet, ou le premier ministre, tient auprès du mogol le même rang que le grand visir occupe en Turquie; mais ce n'est souvent qu'un titre sans emploi, et une dignité sans fonction. L'empereur choisit quelquefois pour grand-visir un homme sans expérience, auquel il ne laisse que les appointemens de sa charge; tantôt c'est un prince du sang mogol, qui s'est assez bien conduit pour mériter qu'on le laisse vivre jusqu'à la vieillesse, tantôt c'est le père d'une reine favorite, sorti quelquefois du plus bas rang de la milice ou de la plus vile populace; alors tout le poids du gouvernement retombe sur les deux secrétaires d'état. L'un rassemble les trésors de l'empire, et l'autre les dispense; celui-ci paie les officiers de la couronne, les troupes et les laboureurs; celui-là lève les revenus du domaine, exige les impôts et reçoit les tributs. Un troisième officier des finances, mais d'une moindre considération que les secrétaires d'état, est chargé de recueillir les héritages de ceux qui meurent au service du prince, commission lucrative, mais odieuse. Au reste, on n'arrive à ces postes éminens de l'empire que par le service des armes. C'est toujours de l'ordre militaire que se tirent également et les ministres qui gouvernent l'état, et les généraux qui conduisent les troupes. Lorsqu'on a besoin de leur entremise auprès du maître, on ne les aborde jamais que les présens à la main: mais cet usage vient moins de l'avarice des ombras que du respect des cliens. On fait peu d'attention à la valeur de l'offre. L'essentiel est de ne pas se présenter les mains vides devant les grands officiers de la cour.
Si l'empereur ne marche pas lui-même à la tête de ses troupes, le commandement des armées est confié à quelqu'un des princes du sang, ou à deux généraux choisis par le souverain; l'un du nombre des omhras mahométans, l'autre parmi des radjas indiens. Les troupes de l'empire sont commandées par l'omhra. Les troupes auxiliaires n'obéissent qu'aux radjas de leur nation. Akbar, ayant entrepris de régler les armées, y établit l'ordre suivant, qui s'observe depuis son règne. Il voulut que tous les officiers de ses troupes fussent payés sous trois titres différens: les premiers, sous le titre de douze mois; les seconds, sous le titre de six mois, et les troisièmes, sous celui de quatre. Ainsi, lorsque l'empereur donne à un mansebdar, c'est-à-dire à un bas-officier de l'empire, vingt roupies par mois au premier titre, sa paie monte par an à sept cent cinquante roupies, car on en ajoute toujours dix de plus. Celui à qui l'on assigne par mois la même paie au second titre en reçoit par an trois cent soixante-quinze. Celui dont la paie n'est qu'au troisième titre, n'a par an que deux cent cinquante roupies d'appointemens. Ce règlement est d'autant plus bizarre, que ceux qui ne sont payés que sur le pied de quatre mois, ne rendent pas un service moins assidu pendant l'année que ceux qui reçoivent la paie sur le pied de douze mois.
Lorsque la pension d'un officier de l'armée ou de la cour monte par mois jusqu'à mille roupies au premier titre, il quitte l'ordre des mansebdars pour prendre la qualité d'omhra. Ainsi ce titre de grandeur est tiré de la paie qu'on reçoit. On est obligé d'entretenir alors un éléphant et deux cent cinquante cavaliers pour le service du prince. La pension de cinquante mille roupies ne suffirait pas même aux Indes pour l'entretien d'une si grosse compagnie; car l'omhra est obligé de fournir au moins deux chevaux à chaque cavalier: mais l'empereur y pourvoit autrement. Il assigne à l'officier quelques terres de son domaine. On lui compte la dépensé de chaque cavalier à dix roupies par jour; mais les fonds de terre, qu'on abandonne aux omhras pour les faire cultiver, produisent beaucoup au-delà de cette dépense.
Les appointemens de tous les omhras ne sont pas égaux: les uns ont deux azaris de paie, d'autres trois, d'autres quatre, quelques-uns cinq; et ceux du premier rang en reçoivent jusqu'à six; c'est-à-dire qu'à tout prendre, la pension annuelle des principaux peut monter jusqu'à trois millions de roupies; aussi leur train est magnifique, et la cavalerie qu'ils entretiennent égale nos petites armées. On a vu quelquefois ces omhras devenir redoutables au souverain. Mais c'est un règlement d'Akbar, auquel ses inconvéniens mêmes ne permettent pas de donner atteinte. On compte ordinairement six omhras de la grosse pension, l'itimadoulet, les deux secrétaires d'état, le vice-roi de Kaboul, celui de Bengale et celui d'Ughen. À l'égard des simples cavaliers et du reste de la milice, leur paie est à la discrétion des omhras, qui les lèvent et qui les entretiennent; l'ordre oblige de les payer chaque jour; mais il est mal observé. On se contente de leur faire tous les mois quelque distribution d'argent; et souvent on les oblige d'accepter en paiement les vieux meubles du palais, et les habits que les femmes des omhras ont quittés. C'est par ces vexations que les premiers officiers de l'empire accumulent de grands trésors, qui rentrent après leur mort dans les coffres du souverain.
La justice s'exerce avec beaucoup d'uniformité dans les états du grand-mogol. Les vice-rois, les gouverneurs des provinces, les chefs des villes et des simples bourgades, font précisément dans le lieu de leur juridiction, sous la dépendance de l'empereur, ce que ce monarque fait dans Agra et dans Delhy; c'est-à-dire que, par des sentences qu'ils prononcent seuls, ils décident des biens et de la vie des sujets. Chaque ville a néanmoins son katoual et son cadi pour le jugement de certaines affaires; mais les particuliers sont libres de ne pas s'adresser à ces tribunaux subalternes; et le droit de tous les sujets de l'empire est de recourir immédiatement, ou à l'empereur même dans le lieu de sa résidence, ou aux vice-rois dans leur capitale, ou aux gouverneurs dans les villes de leur dépendance. Le katoual fait tout à la fois les fonctions de juge de police et de grand-prévôt. Sous Aureng-Zeb, observateur zélé de l'Alcoran, le principal objet du juge de police était d'empêcher l'ivrognerie, d'exterminer les cabarets à vin, et généralement tous lieux de débauche; de punir ceux qui distillaient de l'arak ou d'autres liqueurs fortes. Il doit rendre compte à l'empereur des désordres domestiques de toutes les familles, des querelles et des assemblées nocturnes. Il y a dans tous les quartiers de la ville un prodigieux nombre d'espions, dont les plus redoutables sont une espèce de valets publics, qui se nomment alarcos. Leur office est de balayer les maisons et de remettre en ordre tout ce qu'il y a de dérangé dans les meubles. Chaque jour au matin, ils entrent chez les citoyens, ils s'instruisent du secret des familles, ils interrogent les esclaves, et font le rapport au katoual. Cet officier, en qualité de grand-prévôt, est responsable, sur ses appointemens, de tous les vols qui se font dans son district, à la campagne comme à la ville. Sa vigilance et son zèle ne se relâchent jamais. Il a sans cesse des soldats en campagne et des émissaires déguisés dans les villes, dont l'unique soin est de veiller au maintien de l'ordre.
La juridiction du cadi ne s'étend guère au-delà des matières de religion, des divorces et des autres difficultés qui regardent le mariage. Au reste, il n'appartient ni à l'un ni à l'autre de ces deux juges subalternes de prononcer des sentences de mort sans avoir fait leur rapport à l'empereur ou aux vice-rois des provinces; et suivant les statuts d'Akbar, ces juges suprêmes doivent avoir approuvé trois fois, à trois jours différens, l'arrêt de condamnation avant qu'on l'exécute.
Quoique diverses explications répandues dans les articles précédens aient déjà pu faire prendre quelque idée de la majestueuse forme de cette justice impériale, on croit devoir en rassembler ici tous les traits, d'après un peintre exact et fidèle.