Ce qui regarde le climat sera traité dans l'article général de l'Histoire naturelle des Indes; mais nous croyons devoir ajouter à celui-ci un tableau succinct de la fameuse expédition de Nadir-Schah ou Thamas-Kouli-Khan, dans l'empire mogol. Ce récit d'ailleurs n'est pas étranger à l'histoire des mœurs. Il montre quelle idée l'on doit avoir de ces despotes d'Orient, et combien l'excès de la lâcheté est voisin de l'excès de la tyrannie.
Ce fut en 1739, vingt-unième année du règne de Mohammed-Schah, que le fameux Kouli-Khan, s'étant rendu maître du Kandahar, profita de la mollesse de ce prince pour entrer dans l'Inde avec une armée redoutable, et, forçant tous les obstacles, s'avança jusqu'à Lahor, dont il n'eut pas plus de peine à se saisir. Le voyageur Otter se trouvait alors en Perse, et l'occasion qu'il eut de se faire instruire de toutes les circonstances de ce grand événement rend son témoignage fort précieux.
L'ennemi des Mogols, encouragé par leur faiblesse et par l'invitation de quelques traîtres, mena son armée victorieuse à Kiernal, entre Lahor et Delhy. Il fut attaqué par celle de Mohammed-Schah; mais l'ayant battue avec cette fortune supérieure qui avait presque toujours accompagné ses armes, il mit bientôt ce malheureux empereur dans la nécessité de lui demander la paix. Ce qu'il y eut de plus déplorable pour l'Indoustan, Nizam-oul-Moulk, un traître qui avait appelé Nadir-Schah, fut choisi pour la négociation. Il se rendit au camp du vainqueur avec un plein pouvoir. L'un et l'autre souhaitaient de se voir pour concerter l'exécution entière de leurs desseins. Ils convinrent que Mohammed-Schah aurait une entrevue avec Nadir-Schah; qu'il lui ferait un présent de deux mille krores, et que l'armée persane sortirait des états du Mogol. Le cérémonial fut aussi réglé: il portait qu'on dresserait une tente entre les deux armées; que les deux monarques s'y rendraient successivement, Nadir-Schah le premier, et Mohammed-Schah lorsque l'autre y serait entré; qu'à l'arrivée de l'empereur, le fils du roi de Perse ferait quelques pas au-devant de lui pour le conduire; que Nadir-Schah irait le recevoir à la porte, et le mènerait jusqu'au fond de la tente, où ils se placeraient en même temps sur deux trônes, l'un vis-à-vis de l'autre; qu'après quelques momens d'entretien, Mohammed-Schah retournerait à son camp, et qu'en sortant on lui rendrait les mêmes honneurs qu'à son arrivée.
Un autre traître, nommé Scadet-Khan, voulut partager avec Nizam-oul-Moulk les faveurs de Nadir-Schah, et prit dans cette vue le parti d'enchérir sur la méchanceté. Il fit insinuer au roi que Nizam-oul-Moulk lui avait manqué de respect en lui offrant un présent si médiocre, qui ne répondait ni à l'opulence d'un empereur des Indes, ni à la grandeur d'un roi de Perse. Il lui promit le double, s'il voulait marcher jusqu'à Delhy, à condition néanmoins qu'il n'écoutât pas les conseils de Nizam-oul-Moulk qui le trompait, qu'il retînt l'empereur lorsqu'une fois il l'aurait près de lui, et qu'il se fît rendre compte du trésor. Cette proposition, qui flattait l'avidité de Nadir-Schah, fut si bien reçue, qu'elle lui fit prendre aussitôt la résolution de ne pas observer le traité.
Il ordonna un grand festin. L'empereur, étant arrivé avec Nizam-oul-Moulk, fut traité d'abord comme on était convenu. Après les premiers complimens, Nadir-Schah fit signe de servir, et pria Mohammed-Schah d'agréer quelques rafraîchissemens: son invitation fut acceptée. Pendant qu'ils étaient à table, Nadir-Schah prit occasion des circonstances pour tenir ce discours à l'empereur: «Est-il possible que vous ayez abandonné le soin de votre état au point de me laisser venir jusqu'ici? Quand vous apprîtes que j'étais parti de Kandahar dans le dessein d'entrer dans l'Inde, la prudence n'exigeait-elle pas que, quittant le séjour de votre capitale, vous marchassiez en personne jusqu'à Lahor, et que vous envoyassiez quelqu'un de vos généraux avec une armée jusqu'à Kaboul pour me disputer les passages? Mais ce qui m'étonne le plus, c'est de voir que vous ayez eu l'imprudence de vous engager dans une entrevue avec moi qui suis en guerre avec vous, et que vous ne sachiez pas que la plus grande faute d'un souverain est de se mettre à la discrétion de son ennemi. Si, ce qu'à Dieu ne plaise, j'avais quelque mauvais dessein sur vous, comment pourriez-vous vous en défendre? Maintenant je connais assez vos sujets pour savoir que, grands et petits, ils sont tous des lâches, ou même des traîtres. Mon dessein n'est pas de vous enlever la couronne: je veux seulement voir votre capitale, m'y arrêter quelques jours, et retourner ensuite en Perse.» En achevant ces mots, il mit la main sur l'Alcoran, et fit serment de tenir sa parole.
Mohammed-Schah, qui ne s'attendait point à ce langage, parut l'écouter avec beaucoup d'étonnement; mais les dernières déclarations le jetèrent dans une consternation qui le fit croire près de s'évanouir. Il changea de couleur; sa langue devint immobile; son esprit se troubla. Cependant, après avoir un peu réfléchi sur le danger dans lequel il s'était jeté, il rompit le silence pour demander la liberté de retourner dans son camp. Nadir-Schah la lui refusa, et le mit sous la garde d'Abdoul-Baki-Khan, un de ses principaux officiers. Cette nouvelle répandit une affreuse consternation dans toute l'armée indienne. L'itimadoulet et tous les omhras passèrent la nuit dans une extrême inquiétude. Ils virent arriver le lendemain matin un officier persan avec un détachement, qui, après s'être emparé du trésor et des équipages de l'empereur, fit proclamer dans le camp que chacun pouvait se retirer librement avec ses équipages et tout ce qu'il pourrait emporter, sans craindre d'être arrêté ni de recevoir d'insulte. Un moment après, six cavaliers persans vinrent enlever l'itimadoulet. Ils le conduisirent au quartier de l'empereur, dans leur propre camp, et le laissèrent avec ce prince. Après la dispersion de l'armée, Nadir-Schah pouvait marcher droit à la capitale; mais, voulant persuader au peuple que sa marche était concertée avec Mohammed-Schah, il fit prendre les devans à Scadet-Khan pour disposer les esprits à l'exécution de ses desseins. Ce khan partit avec deux mille chevaux persans, commandés par un des fils de Nadir-Schah. Il commença par faire publier à Delhy une défense de s'opposer aux Persans. Ensuite, ayant fait appeler le gouverneur du fort, il lui communiqua des lettres munies du sceau de l'empereur, qui portaient ordre de faire préparer le quartier de Renchen-Abad pour Nadir-Schah, et d'évacuer le fort pour y loger le détachement qui l'avait suivi. Cet ordre parut étrange au gouverneur; mais il ne laissa pas de l'exécuter avec une aveugle soumission. Les deux mille Persans entrèrent dans le fort. Scadet-Khan prit le temps de la nuit pour s'y transporter. Il mit le sceau de l'empereur sur les coffres et aux portes des magasins; ensuite il dressa un état exact des omhras, des ministres, des autres officiers, et de tous les riches habitans de la ville, indiens ou mahométans. Cette liste devait d'abord apprendre à Nadir-Schah les noms de ceux dont il pouvait exiger de l'argent à son arrivée. Scadet-Khan, fit aussi marquer les palais qui devaient être évacués pour loger les officiers persans.
Cependant le vainqueur, maître de la caisse militaire, de l'artillerie et des munitions de guerre qui s'étaient trouvées dans le camp, envoya tout sous une bonne escorte à Kaboul, pour le faire transporter en Perse. Il partit ensuite de Kiernal dans l'ordre suivant: l'empereur, porté dans une litière, accompagné de Nizam-oul-Moulk, du visir, de Serboulend-Khan et d'autres omhras, marchait à la droite, suivi de quarante mille Persans. Une autre partie de l'armée persane était à la gauche, et Nadir-Schah faisait l'arrière-garde avec le reste de ses troupes. Après plusieurs jours de marche, ils arrivèrent au jardin impérial de Chalamar, où ils passèrent la nuit. Le lendemain l'empereur fit son entrée dans Delhy. Lorsqu'il fut descendu au palais, il fit publier que Nadir-Schah devait arriver le jour suivant, avec ordre à tous les habitans de fermer leurs maisons, et défense de se tenir dans les rues, dans les marchés, ou sur les toits pour voir l'entrée du roi de Perse. Cet ordre fut exécuté si ponctuellement, que Nadir-Schah, étant entré le 9 en plein jour, ne vit pas un Indien dans son chemin. Il alla prendre son logement dans le quartier de Renchen-Abad, qu'on lui avait préparé. Scadet-Khan s'était empressé d'aller au-devant de lui jusqu'au jardin de Chalamar, et l'avait accompagné au palais où il était descendu. Il se flattait d'obtenir une audience particulière, et de lui donner des avis sur la conduite qu'il devait tenir dans la capitale. Le roi n'ayant paru faire aucune attention à ses avertissemens, il osa s'approcher pour se faire entendre; mais il fut reçu avec beaucoup de hauteur, et menacé même d'être puni, s'il n'apportait aussitôt le présent qu'il avait promis. Un traitement aussi dur lui fit reconnaître d'où partait le coup. Nizam-oul-Moulk, qui avait feint pendant quelques jours de l'associer à sa trahison, mais qui était trop habile pour vouloir partager avec lui la faveur du roi, avait déjà trouvé les moyens de le perdre en faisant soupçonner sa bonne foi. Le malheureux Scadet-Khan épuisa toutes ses ressources; et désespérant de l'emporter sur son rival, il prit du poison, dont on le trouva mort le lendemain.
Le même jour, un bruit répandu vers le soir persuada aux habitans de Delhy que Nadir-Schah était mort: ils prirent tumultueusement les armes, et leur haine les portant à faire main-basse sur tous les Persans qu'ils rencontraient dans les rues, on prétend que dans ce transport, qui dura toute la nuit, ils en firent périr plus de deux mille cinq cents. Quoique le roi en eût été d'abord informé, la crainte de quelque embuscade lui fit attendre le lendemain pour arrêter le désordre; mais au lever du soleil, s'étant transporté à la mosquée de Renchen-Abad, le spectacle d'un grand nombre de Persans dont il vit les corps étendus le mit en fureur; il ordonna un massacre général, avec permission de piller les maisons et les boutiques. À l'instant on vit ses soldats, répandus le sabre à la main dans les principaux quartiers de la ville, tuant tout ce qui se présentait devant eux, enfonçant les portes et se précipitant dans les maisons: hommes, femmes, enfans, tout fut massacré sans distinction. Les vieillards, les prêtres et les dévots, réfugiés dans les mosquées, furent cruellement égorgés en récitant l'Alcoran.
On ne fit grâce qu'aux plus belles filles, qui échappèrent à la mort pour assouvir la brutalité du soldat, sans aucun égard au rang, à la naissance, ni même à la qualité d'étrangère. Ces barbares, las enfin de répandre du sang, commencèrent le pillage; ils s'attachèrent particulièrement aux pierres précieuses, à l'or, à l'argent, et leur butin fut immense. Ils abandonnèrent le reste, et mettant le feu aux maisons, ils réduisirent en cendres plusieurs quartiers de la ville.
Quelques étrangers réfugiés dans la capitale s'attroupèrent pour la défense de leur vie. Les bijoutiers, les changeurs, les marchands d'étoffes se rassemblèrent près d'eux; l'intendant des meubles de la couronne se mit à leur tête, avec Djenan-Eddin, médecin de la cour; ils se battirent quelque temps en désespérés; mais, n'étant point accoutumés à manier les armes, ils n'eurent que la satisfaction de mourir le sabre à la main. Otter assure qu'il périt dans ce massacre plus de deux cent mille personnes. Un grand nombre de ceux qui échappèrent à ce carnage prirent heureusement la fuite.