Quoique tous les prêtres du pays soient de cette secte, on y voit un ordre de religieux qui portent comme à Siam le nom de talapoins, et qui descendent apparemment des talapoins siamois. Ils sont respectés du peuple; ils ne vivent que d'aumônes. La vénération qu'on a pour eux est portée si loin, qu'on se fait honneur de boire de l'eau dans laquelle ils ont lavé leurs mains; ils marchent dans les rues avec beaucoup de gravité, vêtus de longues robes, qu'ils tiennent serrées par une ceinture de cuir large de quatre doigts. À cette ceinture pend une bourse dans laquelle ils mettent les aumônes qu'ils reçoivent. Leur habitation est au milieu des bois, dans une sorte de cage qu'ils se font construire au sommet des arbres; mais cette pratique n'est fondée que sur la crainte des tigres, dont le royaume est rempli. À chaque nouvelle lune ils vont prêcher dans les villes: ils y assemblent le peuple au son d'une cloche ou d'un bassin. Leurs discours roulent sur quelques préceptes de la loi naturelle, dont ils croient que l'observation suffit pour mériter des récompenses dans une autre vie, de quelque extravagance que soient les opinions spéculatives auxquelles on est attaché. Ces principes ont du moins l'avantage de les rendre charitables pour les étrangers, et de leur faire regarder sans chagrin la conversion de ceux qui embrassent le christianisme. Quand ils meurent, leurs funérailles se font aux dépens du peuple, qui dresse un bûcher des bois les plus précieux pour brûler leurs corps. Leurs cendres sont jetées dans la rivière; mais leurs os demeurent enterrés au pied de l'arbre qu'ils ont habité pendant leur vie.

Le royaume de Boutan est d'une fort grande étendue; mais on n'en connaît pas exactement les limites. Les caravanes qui s'y rendent chaque année de Patna partent vers la fin du mois de décembre: elles arrivent le huitième jour à Garachepour, jusqu'au pied des hautes montagnes. Il reste encore huit ou neuf journées, pendant lesquelles on a beaucoup à souffrir dans un pays plein de forêts, où les éléphans sauvages sont en grand nombre. Les marchands, au lieu de reposer la nuit, sont obligés de faire la garde et de tirer sans cesse leurs mousquets pour éloigner ces redoutables animaux. Comme l'éléphant marche sans bruit, il surprend les caravanes; et quoiqu'il ne nuise point aux hommes, il emporte les vivres dont il peut se saisir, surtout les sacs de riz ou de farine, et les pots de beurre, dont on a toujours de grosses provisions.

On peut aller de Patna jusqu'au pied des montagnes dans des palekis, qui sont les carrosses des Indes; mais on se sert ordinairement de bœufs, de chameaux et de chevaux du pays. Ces chevaux sont naturellement si petits, que les pieds d'un homme qui les monte touchent presqu'à terre; mais ils sont très-vigoureux, et leur pas est une espèce d'amble, qui leur fait faire vingt lieues d'une seule traite, avec fort peu de nourriture. Les meilleurs s'achètent jusqu'à deux cents écus. Lorsqu'on entre dans les montagnes, les passages deviennent si étroits, qu'on est obligé de se réduire à cette seule voiture, et souvent même on a recours à d'autres expédiens. La vue d'une caravane fait descendre de diverses habitations un grand nombre de montagnards, dont la plupart sont des femmes et des filles qui viennent faire marché avec les négocians pour les porter, eux, leurs marchandises et leurs provisions, entre des précipices qui se succèdent pendant neuf ou dix journées: elles ont sur les deux épaules un gros bourlet auquel est attaché un épais coussin qui leur pend sur le dos, et qui sert comme de siége à l'homme dont elles se chargent; elles sont trois qui se relaient tour à tour pour chaque homme. Le bagage est transporté sur le dos des boucs, qui sont capables de porter jusqu'à cent cinquante livres. Ceux qui s'obstinent à mener des chevaux dans ces affreuses montagnes sont souvent obligés, dans les passages dangereux, de les faire guinder avec des cordes: on ne leur donne à manger que le matin et le soir. Les femmes qui portent les hommes ne gagnent que deux roupies dans l'espace de dix jours. On paie le même prix pour chaque bouc et pour chaque cheval.

À cinq ou six lieues de Garachepour, on entre sur les terres du radja de Népal, qui s'étendent jusqu'aux frontières du royaume de Boutan. Ce radja, vassal et tributaire du grand-mogol, fait sa résidence dans la ville de Népal. Son pays n'offre que des bois et des montagnes. On entre de là dans l'ennuyeux espace qu'on vient de représenter, et l'on retrouve ensuite des boucs, des chameaux, des chevaux et même des palekis. Ces commodités ne cessent plus jusqu'à Boutan. On marche dans un fort bon pays, où le blé, le riz, les légumes et le vin sont en abondance. Tous les habitans de l'un et de l'autre sexe y sont vêtus, l'été, de grosse toile de coton ou de chanvre, et l'hiver, d'un gros drap, qui est une espèce de feutre. Leur coiffure est un bonnet, autour duquel ils mettent pour ornement des dents de porc et des pièces d'écaille de tortue, rondes ou carrées. Les plus riches y mêlent des grains de corail ou d'ambre jaune, dont les femmes se font aussi des colliers. Les hommes, comme les femmes, portent des bracelets au bras gauche seulement, et depuis le poignet jusqu'au coude, avec cette différence, que ceux des femmes sont plus étroits. Ils ont au cou un cordon de soie, d'où pendent quelques grains de corail ou d'ambre, et des dents de porc. Quoique fort livrés à l'idolâtrie, ils mangent toutes sortes de viande, excepté celle de vache, parce qu'ils adorent cet animal comme la nourrice du genre humain. Ils sont passionnés pour l'eau-de-vie, qu'ils font de riz et de sucre, comme dans la plus grande partie de l'Inde. Après leurs repas, surtout dans les festins qu'ils donnent à leurs amis, ils brûlent de l'ambre jaune: ce qui le rend cher et fort recherché dans le pays.

Le roi de Boutan entretient constamment autour de sa personne une garde de sept à huit mille hommes, qui sont armés d'arcs et de flèches, avec la rondache et la hache; ils ont depuis long-temps l'usage du mousquet et du canon de fer. Leur poudre a le grain long; et celle que l'auteur vit entre les mains de plusieurs marchands, était d'une force extraordinaire. Ils l'assurèrent qu'on voyait sur leurs canons des chiffres et des lettres qui n'avaient pas moins de cinq cents ans. Un habitant du royaume n'en sort jamais sans la permission expresse du gouverneur, et n'aurait pas la hardiesse d'emporter une arme à feu, si ses plus proches parens ne se rendaient caution qu'elle sera rapportée. Sans cette difficulté, Tavernier aurait acheté des marchands de ce pays un de leurs mousquets, parce que les caractères qui étaient sur le canon rendaient témoignage qu'il avait cent quatre-vingts ans d'ancienneté. Il était fort épais, la bouche en forme de tulipe, et le dedans aussi poli que la glace d'un miroir. Sur les deux tiers du canon il y avait des filets de relief et quelques fleurs dorées et argentées: les balles étaient d'une once. Le marchand, étant obligé de décharger sa caution, ne se laissa tenter par aucune offre, et refusa même de donner un peu de sa poudre.

On voit toujours cinquante éléphans autour du palais du roi, et vingt ou vingt-cinq chameaux qui ne servent qu'à porter une petite pièce d'artillerie d'environ une demi-livre de balle. Un homme assis sur la croupe du chameau manie d'autant plus facilement cette pièce, qu'elle est sur une espèce de fourche qui tient à la selle, et qui lui sert d'affût. Il n'y a pas au monde un souverain plus respecté de ses sujets que le roi de Boutan: il en est comme adoré. Lorsqu'il rend la justice ou qu'il donne audience, ceux qui se présentent devant lui ont les mains jointes, élevées sur le front; et se tenant éloignés du trône, ils se prosternent à terre sans oser lever la tête. C'est dans cette humble posture qu'ils font leurs supplications; et, pour se retirer, ils marchent à reculons, jusqu'à ce qu'ils soient hors de sa présence. Leurs prêtres enseignent, comme un point de religion, que ce prince est un dieu sur la terre; cette superstition va si loin, que chaque fois qu'il satisfait au besoin de la nature, on ramasse soigneusement son ordure pour la faire sécher et mettre en poudre; ensuite on la met dans de petites boîtes qui se vendent dans les marchés, et dont on saupoudre les viandes. Deux marchands du Boutan, qui avaient vendu du musc à l'auteur, montrèrent chacun leur boîte, et quelques pincées de cette poudre, pour laquelle ils avaient beaucoup de vénération.

Les peuples de Boutan sont robustes et de belle taille; ils ont le visage et le nez un peu plats. Les femmes sont encore plus grandes et plus vigoureuses que les hommes; mais la plupart ont des goîtres fort incommodes. La guerre est peu connue dans cet état: on n'y craint pas même le grand-mogol, parce que, du côté du midi, la nature a mis de hautes montagnes et des passages fort étroits qui forment une barrière impénétrable. Au nord, il n'y a que des bois, presque toujours couverts de neige; des deux autres côtés, ce sont de vastes déserts, où l'on ne trouve guère que des eaux amères. Si l'on y rencontre quelques terres habitées, elles appartiennent à des radjas sans armes et sans forces. Le roi de Boutan fait battre des pièces d'argent de la valeur des roupies: ce qui porte à croire que son pays a quelques mines d'argent: cependant les marchands que Tavernier vit à Patna, ignoraient où ces mines étaient situées. Leurs pièces de monnaie sont extraordinaires dans leur forme: au lieu d'être rondes, elles ont huit angles; et les caractères qu'elles portent ne sont ni indiens ni chinois. L'or de Boutan y est apporté par les marchands du pays qui reviennent du Levant.

Leur principal commerce est celui du musc. Dans l'espace de deux mois que les marchands passèrent à Patna, Tavernier en acheta d'eux pour vingt-six mille roupies. L'once, dans la vessie, lui revenait à quatre livres quatre sous de notre monnaie; il la payait huit francs hors de vessie. Tout le musc qui entre dans la Perse vient de Boutan, et les marchands qui font ce commerce aiment mieux qu'on leur donne de l'ambre jaune et du corail que de l'or ou de l'argent. Pendant les chaleurs, ils trouvent peu de profit à transporter le musc, parce qu'il devient trop sec et qu'il perd de son poids. Comme cette marchandise paie vingt-cinq pour cent à la douane de Garachepour, dernière ville des états du Mogol, il arrive souvent que, pour éviter de si grands frais, les caravanes prennent un chemin qui est encore plus incommode, par les montagnes couvertes de neige et les grands déserts qu'il faut traverser; ils vont jusqu'à la hauteur de trente degrés, d'où, tournant vers Kaboul, qui est au quarantième, elles se divisent, une partie pour aller à Balk, et l'autre dans la grande Tartarie. Là, les marchands qui viennent de Boutan troquent leurs richesses contre des chevaux, des mulets et des chameaux; car il y a peu d'argent dans ces contrées: ils y portent avec le musc beaucoup d'excellente rhubarbe et de semencine. Les Tartares font passer ensuite ces marchandises dans la Perse; ce qui fait croire aux Européens que la rhubarbe et la semencine viennent de la Tartarie. Il est vrai, remarque l'Anglais Sheldon, qu'il en vient de la rhubarbe; mais elle est beaucoup moins bonne que celle du royaume de Boutan; elle est plus tôt corrompue, et c'est le défaut de la rhubarbe de se dissoudre d'elle-même par le cœur. Les Tartares remportent de Perse des étoffes de soie de peu de valeur, qui se font à Tauris et à Ardevil, avec quelques draps d'Angleterre et de Hollande, que les Arméniens vont prendre à Constantinople et à Smyrne, où nous les portons de l'Europe. Quelques-uns des marchands qui viennent de Boutan à Kaboul vont à Candehar, et jusqu'à Ispahan, d'où ils emportent pour leur musc et leur rhubarbe, du corail en grains, de l'ambre jaune et du lapis en grains. D'autres, qui vont du côté de Moultan, de Lahor et d'Agra, remportent des toiles, de l'indigo, et quantité de cornaline et de cristal. Enfin ceux qui retournent par Garachepour remportent de Patna et de Daka, du corail, de l'ambre jaune, des bracelets d'écaille de tortue et d'autres coquilles de mer, avec quantité de pièces rondes et carrées de la grandeur de nos jetons, qui sont aussi d'écaille de tortue et de coquille. L'auteur vit à Patna quatre Arméniens qui, ayant déjà fait un voyage au royaume de Boutan, venaient de Dantzick, où ils avaient fait faire un grand nombre de figures d'ambre jaune qui représentaient toutes sortes d'animaux et de monstres. Ils allaient les porter au roi de Boutan pour augmenter le nombre de ses divinités. Ils dirent à Tavernier qu'ils se seraient enrichis, s'ils avaient pu faire composer une idole particulière que le prince leur avait recommandée; c'était une figure monstrueuse, qui devait avoir six cornes, quatre oreilles et quatre bras, avec six doigts à chaque main; mais ils n'avaient pas trouvé d'assez grosse pièce d'ambre jaune.

Le roi de Boutan, commençant à craindre que les tromperies qui se font dans le musc ne ruinassent ce commerce, d'autant plus qu'on en tire aussi du Tonquin et de la Cochinchine, où il est beaucoup plus cher, parce qu'il y est moins commun, avait ordonné depuis quelque temps que les vessies ne seraient pas cousues, et qu'elles seraient apportées ouvertes à Boutan, pour y être visitées et scellées de son sceau. Mais cette précaution n'empêche pas qu'on ne les ouvre subtilement, et qu'on n'y mette de petits morceaux de plomb, qui, sans l'altérer, à la vérité, en augmentent du moins le poids.

Le royaume d'Assam est une des plus fertiles contrées de l'Asie; il produit tout ce qui est nécessaire à la vie, sans que les habitans aient besoin de recourir aux nations voisines. Ils ont des mines d'argent, d'acier, de plomb et de fer; la soie en abondance, mais grossière. Ils en ont une espèce qui croît sur les arbres, et qui est l'ouvrage d'un animal dont la forme ressemble à celle des vers à soie communs, avec cette double différence, qu'il est plus rond et qu'il demeure toute l'année sur les arbres. Les étoffes qu'on fait de cette soie sont fort lustrées; mais elles se coupent. C'est du côté du midi que la nature produit ces vers, et qu'on trouve les mines d'or et d'argent. Le pays produit aussi quantité de gomme-laque, dont on distingue deux sortes: celle qui croît sur les arbres est de couleur rouge, et sert à peindre les toiles et les étoffes. Après en avoir tiré cette couleur, on emploie ce qui reste à faire une sorte de vernis dont on enduit les cabinets et d'autres meubles de cette nature. On le transporte en abondance à la Chine et au Japon, où il passe pour la meilleure laque de l'Asie. À l'égard de l'or, on ne permet pas qu'il sorte du royaume, et l'on n'en fait néanmoins aucune espèce de monnaie. Il demeure en lingots, grands et petits, dont le peuple se sert dans le commerce intérieur.