Jugez du désespoir où je tombai en lisant cette lettre. La mienne avoit fait un détour pour arriver à Bort; ma mère ne la recevroit que dans deux jours, et je la voyois désolée. Je lui écrivis bien vite que ce qu'on lui avoit dit étoit un horrible mensonge; que cette coupable folie ne m'étoit jamais venue dans la pensée; que j'avois le coeur déchiré du chagrin qu'elle en éprouvoit; que je lui demandois pardon d'en être la cause innocente; mais qu'elle auroit dû me connoître assez pour ne pas croire à cette absurde calomnie, et que j'irois incessamment lui faire voir que ma conduite n'étoit ni celle d'un libertin, ni celle d'un jeune insensé. L'exprès repartit sur-le-champ; mais, tant que je pus compter les heures où ma mère n'étoit pas encore détrompée, je fus au supplice moi-même.
Il y avoit, s'il m'en souvient, seize lieues de Linars à Bort; et, quoique j'eusse conjuré l'exprès d'aller toute la nuit, comment pouvois-je croire qu'il n'eût pas pris quelque repos? Il me fut impossible d'en prendre aucun, et je n'avois cessé de baigner mon lit de mes larmes, en songeant à celles que ma mère versoit pour moi, lorsque j'entendis dans la cour un bruit de chevaux. Je me lève. C'étoit le comte de Linars qui arrivoit. Je ne me donnai pas le temps de m'habiller pour aller au-devant de lui; mais il me prévint; et, en venant à moi en homme désolé: «Ah! Monsieur, me dit-il, combien va me rendre coupable à vos yeux l'imprudence d'un badinage qui a mis la désolation dans votre famille, et dans le coeur de votre mère une douleur que je n'ai pu calmer! Elle vous croit engagé avec moi. Elle est venue tout éplorée se jeter à mes pieds, et m'offrir, pour vous dégager, sa croix d'or, son anneau, sa bourse, et tout ce qu'elle avoit au monde. J'ai eu beau l'assurer que cet engagement n'existoit point, j'ai eu beau le lui protester, elle a pris tout cela pour un refus de le lui rendre. Elle est encore dans les pleurs. Partez incessamment, allez la rassurer vous-même.—Eh! Monsieur le comte, lui demandai-je, qui a pu donner lieu à ce bruit funeste?—Moi, Monsieur, me dit-il; j'en suis au désespoir; je vous en demande pardon. Le besoin de lever de nouvelles recrues m'avoit conduit dans votre ville. J'y ai trouvé quelques jeunes gens, vos camarades de collège, qui avoient envie de s'engager, mais qui délibéroient encore. J'ai vu que, pour les décider, il ne falloit que votre exemple. J'ai succombé à la tentation de leur dire qu'ils vous auroient pour camarade, que je vous avois engagé, et le bruit s'en est répandu.—Ah! Monsieur, m'écriai-je avec indignation, se peut-il qu'un pareil mensonge soit sorti de la bouche d'un homme tel que vous!—Accablez-moi, me dit-il, je mérite les reproches les plus honteux; mais cette ruse, dont je n'ai pas senti la conséquence, m'a fait connoître un naturel de mère comme je n'en ai jamais vu. Allez la consoler; elle a besoin de vous revoir.»
Le marquis de Linars, à qui son frère avoua sa faute et tout le mal qu'il m'avoit fait, me donna un cheval, un guide, et le lendemain je partis; mais je partis avec la fièvre, car mon sang s'étoit allumé; et sur le soir le redoublement me prit dans le moment où, par des chemins de traverse, mon guide m'avoit égaré. Je frissonnois sur mon cheval, et la nuit alloit me gagner dans une heure, en rase campagne, lorsque je vis un homme qui traversoit mon chemin. Je l'appelai pour savoir où j'étois, et s'il y avoit loin de là au village où mon guide croyoit aller. «Vous en êtes à plus de trois lieues, me dit-il, et vous n'êtes pas sur la route.» Mais, en me répondant, il m'avoit reconnu: c'étoit un garçon de ma ville. «Est-ce vous? me dit-il en me nommant; et par quel hasard vous trouvé-je à l'heure qu'il est dans ces bruyères? Vous avez l'air malade! Où allez-vous donc passer la nuit?—Et vous? lui demandai-je.—Moi, dit-il, je vais voir un oncle à moi dans un village qui n'est pas loin d'ici.—Et votre oncle, ajoutai-je, voudroit-il bien me donner l'asile dans sa maison jusqu'à demain, car j'ai grand besoin de repos?—Chez lui, me dit-il, vous serez mal logé, mais vous y serez bien reçu.» Je m'y laissai conduire, et j'y trouvai du pain et du lait pour mon guide, du foin pour mon cheval, et pour moi un bon lit de paille fraîche et de l'eau panée pour mon souper. Il ne m'en falloit pas davantage, car j'étois dans l'accès, et il fut assez fort.
Le lendemain à mon réveil (car j'avois dormi quelques heures) j'appris que ce village étoit une paroisse. C'étoit le jour de l'Assomption, et, quoique bien malade, je voulus aller à la messe. Un jeune abbé dans cette église étoit un objet d'attention. Le curé m'aperçut; et, après la messe, il me pria de venir dans la sacristie. «Est-il possible, me dit-il après avoir appris mon aventure, que, dans un village où je suis, un ecclésiastique ait couché sur la paille?» Il me mena chez lui, et jamais l'hospitalité ne fut plus cordialement ni plus noblement exercée. J'étois affaibli par la diète et la fatigue du voyage; il voulut me fortifier; et, persuadé que ma fièvre n'étoit que dans le sang et non dans les humeurs, il prétendit qu'un chyle abondant, frais et doux en seroit le remède. Il ne se trompoit point. Il me fit dîner avec lui. Jamais je n'ai mangé une si excellente soupe. Sa nièce l'avoit faite; sa nièce, à dix-huit ans, ressembloit à ces vierges du Corrège ou de Raphaël. Je n'ai jamais vu dans le regard plus de douceur ni plus de charmes. Elle fut ma garde-malade tandis que le curé disoit les vêpres à l'église; et, tout malade que j'étois, je ne fus pas insensible à ses soins. «Mon oncle, me dit-elle, ne veut pas vous laisser partir dans l'état où vous êtes. Il y a, dit-elle, six grandes lieues d'ici à Bort. Il veut, avant de vous mettre en chemin, que vous ayez repris des forces. Et pourquoi vous presser? N'êtes-vous pas bien avec nous? Vous aurez un bon lit; je le ferai moi-même. Je vous porterai vos bouillons, ou, si vous l'aimez mieux, du lait écumant d'une chèvre que je trais de ma main; vous nous arrivez pâle, et nous voulons absolument vous renvoyer couleur de rose.—Ah! lui dis-je, Mademoiselle, il me seroit bien doux d'attendre près de vous la santé; mais si vous saviez à quel point ma mère est en peine de moi! combien elle est impatiente de me revoir! et combien je dois être impatient moi-même de me retrouver dans ses bras!—Plus vous l'aimez, et plus elle vous aime, plus vous devez, me dit-elle, lui épargner la douleur de vous revoir dans cet état. Une soeur a plus de courage; et moi je suis ici comme une soeur pour vous.—On le croiroit, lui dis-je, à ce tendre intérêt que vous voulez bien prendre à moi.—Assurément, dit-elle, vous nous intéressez; et cela est bien naturel, mon oncle et moi nous avons l'âme compatissante pour tout le monde; mais nous ne voyons pas souvent des malades faits comme vous.» Le curé revint de l'église. Il exigea de moi de renvoyer mon cheval et mon guide, et voulut prendre sur lui le soin de me faire mener chez moi.
Dans une situation tranquille, je me serois trouvé enchanté dans ce presbytère, comme Renaud dans le palais d'Armide, car ma naïve Marcelline étoit une Armide pour moi; et plus elle étoit innocente, plus je la trouvois dangereuse. Mais, quoique ma mère dût être détrompée par mes deux lettres, rien ne m'auroit retenu loin d'elle au delà du jour où, l'accès de ma fièvre ayant été plus foible, et me sentant un peu remis par deux nuits d'assez bon sommeil, je pus remonter à cheval.
Ma soeur (c'étoit le nom que Marcelline s'étoit donné, et que je lui donnois moi-même lorsque nous étions tête à tête) ne me vit pas au moment de partir sans un saisissement de coeur qu'elle ne put dissimuler. «Adieu, Monsieur l'abbé, me dit-elle devant son oncle; prenez soin de votre santé; ne nous oubliez pas, et embrassez bien tendrement pour moi madame votre mère; dites-lui que je l'aime bien.»
À ces mots, ses yeux se mouillèrent, et, comme elle se retiroit pour nous cacher ses pleurs: «Vous voyez, me dit le curé, ce nom de mère l'attendrit; c'est qu'il n'y a pas longtemps qu'elle a perdu la sienne. Adieu, Monsieur, je vous dis comme elle, ne nous oubliez pas; nous parlerons souvent de vous.»
Je trouvai ma mère pleinement rassurée sur ma conduite; mais, en me voyant, elle fut alarmée sur ma santé. Je calmai ses inquiétudes, et, en effet, je me sentois bien mieux, grâce au régime auquel le curé m'avoit mis. Nous lui écrivîmes l'un et l'autre pour le remercier de ses bontés hospitalières, et, en lui renvoyant sa jument, sur laquelle j'étois venu, nous accompagnâmes nos lettres de quelques modestes présens, parmi lesquels ma mère glissa pour Marcelline une parure simple et de peu de valeur, mais élégante et de bon goût. Après quoi, ma santé se rétablissant à vue d'oeil, nous ne fûmes plus, l'un et l'autre, occupés que de mes affaires.
La protection de l'évêque, sa recommandation, la perspective qu'elle m'offroit, parurent à ma mère tout ce qu'il y avoit de plus heureux pour moi, et je pensois alors comme elle. Mon étoile (et je dis à présent, mon heureuse étoile) me fit changer d'opinion. Cet incident m'oblige encore à revenir sur le passé.
J'ai lieu de croire que, depuis l'examen du préfet de Clermont, les jésuites avoient jeté les yeux sur moi. Deux de mes condisciples, et des plus distingués, étoient déjà pris dans leurs filets. Il étoit possible qu'on voulût m'y attirer, et un fait assez curieux, dont j'ai gardé la souvenance, me persuade au moins qu'on y avoit pensé.