Cette querelle sur nos états réjouissoit le bonhomme Pierre. Jamais il n'avoit vu sa fille si éveillée et si parlante: car j'avois soin de mettre dans mes agaceries, comme diroit Montaigne, une aigre-douce pointe de gaieté piquante et flatteuse qui sembloit la fâcher, et dont elle me savoit gré. Son père, enfin, la veille de son départ et du mien pour Toulouse, me mena seul dans sa chambre, et me dit: «Monsieur l'abbé, je vois bien que sans moi jamais vous et ma fille vous ne seriez d'accord. Il faut pourtant que cette querelle de dévote et d'abbé finisse. Il y a bon moyen pour cela: c'est de jeter tous les deux aux orties, vous ce rabat, elle ce collet rond, et j'ai quelque doutance que, si vous le voulez, elle ne se fera pas longtemps tirer l'oreille pour le vouloir aussi. Pour ce qui me regarde, comme dans le commerce j'ai fait dix ans les commissions de votre brave homme de père, et que chacun me dit que vous lui ressemblez, je veux agir avec vous rondement et cordialement.» Alors, dans les tiroirs d'une commode qu'il ouvrit, me montrant des monceaux d'écus: «Tenez, me dit-il, en affaire il n'y a qu'un mot qui serve: voilà ce que j'ai amassé, ce que j'amasse encore pour mes petits-enfans, si ma fille m'en donne; pour vos enfans, si vous voulez et si vous lui faites vouloir.»

Je ne dirai point qu'à la vue de ce trésor je ne fus point tenté. L'offre en étoit pour moi d'autant plus séduisante que le bonhomme Pierre n'y mettoit d'autre condition que de rendre sa fille heureuse. «Je continuerai, disoit-il, de mener mes mulets: à chaque voyage, en passant je grossirai ce tas d'écus dont vous aurez la jouissance. Ma vie, à moi, c'est le travail et la fatigue. J'irai tant que j'aurai la force et la santé, et, lorsque la vieillesse me courbera le dos et me roidira les jarrets, je viendrai achever de vivre et me reposer près de vous.—Ah! mon bon ami Pierre, qui mieux que vous, lui dis-je, aura mérité ce repos d'une heureuse et longue vieillesse? Mais à quoi pensez-vous de vouloir donner pour mari à votre fille un homme qui a déjà cinq enfans?—Vous, Monsieur l'abbé! cinq enfans à votre âge!—Hélas! oui. N'ai-je pas deux soeurs et trois frères? Ont-ils d'autre père que moi? C'est de mon bien, et non pas du vôtre, que ceux-là doivent vivre; c'est à moi de leur en gagner.—Et pensez-vous en gagner avec du latin, me dit Pierre, comme moi avec mes mulets?—Je l'espère, lui dis-je, mais au moins ferai-je pour eux tout ce qu'il dépendra de moi.—Vous ne voulez donc pas de ma dévote? Elle est pourtant gentille, et surtout à présent que vous l'avez émoustillée.—Assurément, lui dis-je, elle est jolie, elle est aimable, et j'en serois tenté plus que de vos écus. Mais, je vous le dis, la nature m'a déjà mis cinq enfans sur les bras; le mariage m'en donneroit bientôt cinq autres, peut-être plus, car les dévotes en font beaucoup, et ce seroit trop d'embarras.—C'est dommage, dit-il; ma fille ne voudra plus se marier.—Je crois pouvoir vous assurer, lui dis-je, qu'elle n'a plus pour le mariage le même éloignement. Je lui ai fait voir que dans le Ciel les bonnes mères de famille étoient fort au-dessus des vierges; et, en lui choisissant un mari qui lui plaise, il vous sera facile de lui mettre dans l'âme ce nouveau genre de dévotion.» Ma prédiction s'accomplit.

Arrivé à Toulouse, j'allai voir le P. Nolhac. «Votre affaire est bien avancée, me dit-il; j'ai trouvé ici plusieurs jésuites qui vous connoissent, et qui ont fait chorus avec moi. Vous êtes proposé, agréé; dès demain vous entrerez, si vous voulez. Le provincial vous attend.» Je fus un peu surpris qu'il se fût tant pressé; mais, sans lui en faire aucune plainte, je me laissai conduire chez le provincial. Je le trouvai, en effet, disposé à me recevoir aussitôt que bon me semblerait, si ma vocation, disoit-il, étoit sincère et décidée. Je répondis qu'en quittant ma mère je n'avois pas eu le courage de lui déclarer ma résolution, mais que je n'irois pas plus avant sans la consulter et lui demander son aveu; que je me réservois le temps de lui écrire et de recevoir sa réponse. Le provincial trouva tout cela convenable, et en le quittant j'écrivis.

La réponse arriva bien vite; et quelle réponse, grand Dieu! quel langage et quelle éloquence! Aucune des illusions dont le P. Nolhac m'avoit rempli la tête n'avoit fait impression sur l'esprit de ma mère. Elle n'avoit vu que la dépendance absolue, le dévouement profond, l'obéissance aveugle dont son fils alloit faire voeu en prenant l'habit de jésuite.

Et comment puis-je croire, me disoit-elle, que vous serez à moi? Vous ne serez plus à vous-même. Quelle espérance puis-je fonder pour mes enfans sur celui qui lui-même n'aura plus d'existence que celle dont un étranger pourra disposer d'un coup d'oeil? On me dit, on m'assure que, si, par le caprice de vos supérieurs, vous êtes désigné pour aller dans l'Inde, à la Chine, au Japon, et que le général vous y envoie, il n'y a pas même à balancer, et que, sans résistance et sans réplique, il faut partir. Eh quoi! mon fils, Dieu n'a-t-il fait de vous un être libre, ne vous a-t-il donné une raison saine, un bon coeur, une âme sensible; ne vous a-t-il doué d'une volonté si naturellement droite et juste, et des inclinations qui font l'homme de bien, que pour vous réduire à l'état d'une machine obéissante? Ah! croyez-moi, laissez les voeux, laissez les règles inflexibles à des âmes qui sentent le besoin qu'elles ont d'entraves. J'ose vous assurer, moi qui vous connois bien, que plus la vôtre sera libre, plus elle sera sûre de ne rien vouloir que d'honnête et de louable. Ô mon cher fils! rappelez-vous ce moment horrible et cher à ma mémoire, tout déchirant qu'en est pour moi le souvenir, ce moment où, au milieu de votre famille accablée, Dieu vous donna la force de relever ses espérances en vous déclarant son appui. Le rendrez-vous meilleur, en le rendant esclave, ce coeur que la nature a fait capable de ces mouvemens? Et, lorsqu'il aura renoncé à la liberté de les suivre, lorsque rien de vous-même ne sera plus à vous, que deviendront ces résolutions vertueuses de ne jamais abandonner vos frères, vos soeurs, votre mère? Ah! vous êtes perdu pour eux: ils n'attendent plus rien de vous. Mes enfans! votre second père va mourir au monde et à la nature; pleurez-le; et moi, mère désespérée, je pleurerai mon fils, je pleurerai sur vous qu'il aura délaissés. Ô Dieu! c'était donc là ce qui se méditoit chez moi à mon insu, avec ce perfide jésuite! Il venoit dérober un fils à une pauvre veuve, et un père à cinq orphelins! Homme cruel, impitoyable! et avec quelle douceur traîtresse il me flattoit! C'est là, dit-on, leur génie et leur caractère. Mais vous, mon fils, vous qui jamais n'avez eu de secret pour moi, vous me trompiez aussi! Il vous a donc appris la dissimulation? et votre coup d'essai a été de me tendre un piège! Ce noble et généreux motif de refuser les secours d'un évêque n'étoit qu'un vain prétexte pour me donner le change et me déguiser vos desseins! Non, rien de tout cela ne peut venir de vous: j'aime mieux croire à un prestige qui vous a fasciné l'esprit. Je ne veux point cesser d'estimer et d'aimer mon fils; ce sont deux sentimens auxquels je tiens plus qu'à la vie. Mon fils s'est enivré d'ambitieuses espérances. Il a cru se sacrifier pour moi, pour mes enfans. Sa jeune tête a été foible, mais son coeur sera toujours bon. Il ne lira point cette lettre, baignée des larmes de sa mère, sans détester les conseils perfides qui l'ont un moment égaré.

Ah! ma mère avoit bien raison: il me fut impossible d'achever de lire sa lettre sans être suffoqué de pleurs et de sanglots. Dès ce moment l'idée de me faire jésuite fut chassée de mon esprit, et je me hâtai d'aller dire au provincial que j'y renonçois. Sans désapprouver mon respect pour l'autorité de ma mère, il voulut bien me témoigner quelque regret qui m'étoit personnel, et il me dit que la compagnie me sauroit toujours gré de mes bonnes intentions. En effet, je trouvai les régens du collège favorablement disposés à me donner, comme à Clermont, des écoliers de toutes classes; mais alors mon ambition étoit d'avoir une école de philosophie. Ce fut de quoi je m'occupai.

Mon âge étoit toujours le premier obstacle à mes vues. En commençant mes grades par la philosophie, je me croyois au moins capable d'en enseigner les élémens; mais presque aucun de mes écoliers ne seroit moins jeune que moi. Sur cette grande difficulté je consultai un vieux répétiteur appelé Morin, le plus renommé dans les collèges. Il causa longtemps avec moi, et me trouva suffisamment instruit. Mais le moyen que de grands garçons voulussent être à mon école! Cependant il lui vint une idée qui fixa son attention. «Cela seroit plaisant, dit-il en riant dans sa barbe. N'importe, je verrai: cela peut réussir.» Je fus curieux de savoir quelle étoit cette idée. «Les bernardins ont ici, me dit-il, une espèce de séminaire où ils envoient de tous côtés leurs jeunes gens faire leurs cours. Le professeur de philosophie qu'ils attendoient vient de tomber malade, et, pour le suppléer jusqu'à son arrivée, ils se sont adressés à moi. Comme je suis trop occupé pour être ce suppléant, ils m'en demandent un, et je m'en vais vous proposer.»

On m'accepta sur sa parole; mais, lorsqu'il m'amena le lendemain, je vis distinctement l'effet du ridicule qui naissoit du contraste de mes fonctions et de mon âge. Presque toute l'école avoit de la barbe, et le maître n'en avoit point. Au sourire un peu dédaigneux qu'excitoit ma présence, j'opposai un air froid et modeste avec dignité; et, tandis que Morin causoit avec les supérieurs, je m'informai avec les jeunes gens de la règle de leur maison pour le temps des études et pour l'heure des classes; je leur indiquai quelques livres dont ils avoient à se pourvoir, afin d'approprier leurs lectures à leurs études; et, dans tous mes propos, j'eus soin qu'il n'y eût rien ni de trop jeune, ni de trop familier; si bien que, vers la fin de la conversation, je m'aperçus que, de leur part, une attention sérieuse avoit pris la place du ton léger et de l'air moqueur par où elle avoit commencé.

Le résultat de celle que Morin venoit d'avoir avec les supérieurs fut que le lendemain matin j'irois donner ma première leçon.

J'étois piqué du sourire insultant que j'avois essuyé en me présentant chez ces moines. Je voulus m'en venger, et voici comment je m'y pris. Il est du bel usage de dicter à la tête des leçons de philosophie une espèce de prolusion qui soit comme le vestibule de ce temple de la sagesse où l'on introduit ses disciples, et qui, par conséquent, doit réunir un peu d'élégance et de majesté. Je composai ce morceau avec soin, je l'appris par coeur; je traçai et j'appris de même le plan qui devoit présenter l'ordonnance de l'édifice; et, la tête pleine de mon objet, je m'en allai gravement et fièrement monter en chaire. Voilà mes jeunes bernardins assis autour de moi, et leurs supérieurs debout, appuyés sur le dos des bancs, et impatiens de m'entendre. Je demande si l'on est prêt à écrire sous ma dictée. On me répond que oui. Alors, les bras croisés, sans cahier sous les yeux, et comme en parlant d'abondance, je leur dicte mon préambule, et puis ma distribution de ce cours de philosophie, dont je marque en passant les routes principales et les points les plus éminens.