Hinc exaudiri gemitus, et sæva sonare Verbera: tum stridor ferri, tractæque catenæ.
Mais, quelque affligeante que fût pour moi cette incommodité, je n'en témoignai rien à ma chère voisine; et, autant qu'il étoit possible que j'en fusse dédommagé par les agrémens de la société la plus aimable et la mieux choisie, je le fus tout le temps qu'elle et moi habitâmes cette maison.
Elle y voyoit souvent la duchesse de Villeroi, fille du duc d'Aumont, et qui, dans le temps que son père me poursuivoit, m'avoit vivement témoigné le regret de le voir injuste, et de ne pouvoir l'adoucir.
Un soir qu'elle venoit de quitter ma voisine, je fus surpris d'entendre celle-ci me dire: «Eh bien, Marmontel, vous n'avez jamais voulu me nommer l'auteur de la parodie de_ Cinna_; je le connois enfin»; et elle me nomma Cury (alors Cury, sa mère et son fils, étoient morts). «Et qui vous l'a dit? lui demandai-je avec surprise.—Une personne qui le sait bien, la duchesse de Villeroi. Elle sort d'ici, et vous avez été l'objet de sa visite. Son père demande à vous voir.—Moi! son père! le duc d'Aumont!—Il veut vous consulter sur les spectacles qu'il est chargé de donner à la cour pour le mariage du Dauphin. «Mais mon père, m'a-t-elle dit, voudroit que Marmontel ne lui parlât point du passé.—Assurément, lui ai-je répondu, Marmontel ne lui en parlera point; mais lui, Madame, n'a-t-il rien à lui dire sur le regret d'avoir été si cruellement injuste envers lui, car je puis vous répondre qu'il l'a été vraiment?—Je le sais bien, m'a-t-elle dit, et mon père le sait bien lui-même. La parodie de_ Cinna_ étoit de Cury; La Ferté nous l'a dit; il la lui avoit entendu lire; mais, tant que ce malheureux a vécu, il n'a pas voulu le trahir.»
Je fus obligé de convenir de ce qu'avoit dit La Ferté; et, curieux de voir quelle seroit vis-à-vis de moi la contenance d'un homme condamné par sa propre conscience, j'acceptai l'entrevue et me rendis chez lui.
Je le trouvai avec ce même La Ferté, intendant des Menus-Plaisirs, examinant sur une table le plan d'un feu d'artifice. Dès qu'il me vit entrer, il congédia La Ferté; et, avec une vivacité qui déguisoit son trouble, il me conduisit dans sa chambre. Là, d'une main tremblante, il avance une chaise, et, d'un air empressé, il m'invite à m'asseoir. La duchesse de Villeroi avoit dit à Mlle Clairon que, pour les fêtes de la cour, son père étoit dans l'embarras. Ce mot me revint dans la tête, et, pour engager l'entretien: «Eh bien! lui dis-je, Monsieur le duc, vous êtes donc bien embarrassé?» À ce début, je le vis pâlir, mais heureusement j'ajoutai: «pour vos spectacles de la cour»; et il se remit du saisissement que lui avoit causé l'équivoque. «Oui, me dit-il, très embarrassé, et je vous serois obligé si vous vouliez m'aider à me tirer de peine.» Il babilla beaucoup sur les difficultés d'une pareille commission; nous parcourûmes les répertoires; il parut goûter mes conseils, et finit par me demander si, dans mon portefeuille, je n'aurois pas moi-même quelque ouvrage nouveau. Il avoit entendu parler de Zémire et Azor; il me pria de lui en faire entendre la lecture; j'y consentis, mais pour lui seul. Ce fut l'objet d'un second tête-à-tête; mais, comme son érudition s'étendoit jusqu'aux_ Contes des Fées_, ayant reconnu dans mon sujet celui de la Belle et la Bête: «Il m'est impossible, dit-il, de donner ce spectacle au mariage du Dauphin: on prendroit cela pour une épigramme.» C'étoit lui-même qui l'avoit faite, et je lui en gardai le secret. Ce qu'il y a de remarquable dans nos deux entretiens, c'est que cette âme foible et vaine n'eut pas le courage de me témoigner le regret de m'avoir fait une injustice, et le désir, au moins stérile, de trouver l'occasion de la réparer.
Dans ce temps-là le prince royal de Suède[99] fit un voyage à Paris; il s'étoit pris déjà d'une affection très vive pour l'auteur de_ Bélisaire_, et avoit bien voulu être en relation de lettres avec moi. Il désira de me voir souvent et en particulier. Je lui fis ma cour; et, lorsqu'il apprit la mort du roi son père, je fus le seul étranger qu'il reçut dans les premiers momens de sa douleur. Je puis dire avoir vu en lui l'exemple rare d'un jeune homme assez sage pour s'affliger sincèrement et profondément d'être roi. «Quel malheur, me dit-il, de me voir à mon âge chargé d'une couronne et d'un devoir immense que je me sens hors d'état de remplir! Je voyageois pour acquérir les connoissances dont j'avois besoin, et me voilà interrompu dans mes voyages, obligé de m'en retourner sans avoir eu le temps de m'instruire, de voir, de connoître les hommes, et avec eux tout commerce intime, toute relation fidèle et sûre m'est interdite désormais. Il faut que je dise un adieu éternel à l'amitié et à la vérité.—Non, Sire, lui dis-je, la vérité ne fuit que les rois qui la rebutent et qui ne veulent pas l'entendre. Vous l'aimez, elle vous suivra; la sensibilité de votre coeur, la franchise de votre caractère, vous rend digne d'avoir des amis; vous en aurez.—Les hommes n'en ont guère; les rois n'en ont jamais, répliqua-t-il.—En voici un, lui dis-je (en lui montrant le comte de Creutz, qui dans un coin lisoit une dépêche), en voici un qui ne vous manquera jamais.—Oui, c'en est un, me dit-il, et j'y compte; mais il ne sera point avec moi: mes affaires m'obligent de le laisser ici.»
Ce petit dialogue donne une idée de mes entretiens avec ce jeune prince, dont j'étois tous les jours plus charmé. Après avoir entendu quelques lectures des_ Incas_, il m'en fit demander par son ministre une copie manuscrite; et depuis, lorsque l'ouvrage fut imprimé, il me permit de le lui dédier.
Dans cette même année, je fis à Croix-Fontaine un voyage bien agréable, mais qui finit par être bien malheureux pour moi. Il régnoit de ce côté-là, tout le long de la Seine, une fièvre putride d'une dangereuse malignité. À Saint-Port et à Sainte-Assise, plusieurs personnes en étoient mortes, et à Croix-Fontaine un grand nombre de domestiques en étoient attaqués. Ceux qui n'en étoient point atteints servoient leurs camarades; le mien ne s'y épargnoit pas, et moi-même j'allois assez souvent visiter les malades, acte d'humanité au moins très inutile. Cependant je croyois encore être en pleine santé, lorsqu'on m'écrivit de Paris de me rendre à l'Académie pour la réception de l'archevêque de Toulouse[100], assemblée que le roi de Suède devoit honorer de sa présence.
Le lendemain de mon arrivée à Paris, je me sentis comme assommé. J'assistai cependant à l'assemblée de l'Académie; j'y lus même quelques morceaux de mon ouvrage des Incas, mais d'une voix éteinte, sans expression, sans vigueur. J'eus du succès; mais on s'aperçut avec inquiétude de l'abattement où j'étois. Le soir, la fièvre me saisit. Mon domestique se sentit frappé en même temps que moi, et l'un et l'autre nous fûmes quarante jours entre la vie et la mort. Ce fut la première maladie dont Bouvart me guérit. Il prit de moi les soins d'un ami tendre, et Mlle Clairon, dans ma convalescence, eut pour moi les plus touchantes attentions: elle étoit ma lectrice, et les rêveries des Mille et une Nuits étoient la seule lecture que mon foible cerveau pût soutenir.