La même négligence avec laquelle j'avois été servi par ce tailleur impertinent, je l'avois retrouvée dans le décorateur; et le tableau magique, le moment le plus intéressant de la pièce, il le faisoit manquer, si je n'avois pas suppléé à sa maladresse. Avec deux aunes de moire d'argent pour imiter la glace du trumeau, et deux aunes de gaze claire et transparente, je lui appris à produire l'une des plus agréables illusions du théâtre.
Ce fut ainsi que, par mes soins, au lieu de la chute honteuse dont j'étois menacé, j'obtins le plus brillant succès. Clairval joua son rôle comme je le voulois. Son entrée fière et hardie ne fit que l'impression d'étonnement qu'elle devoit faire, et dès lors je fus rassuré. J'étois dans un coin de l'orchestre, et j'avois derrière moi un banc de dames de la cour. Lorsque Azor, à genoux aux pieds de Zémire, lui chanta:
Du moment qu'on aime,
L'on devient si doux,
Et je suis moi-même
Plus tremblant que vous,
j'entendis ces dames qui disoient entre elles: Il n'est déjà plus laid, et, l'instant d'après: Il est beau.
Je ne dois pas dissimuler que le charme de la musique contribuoit merveilleusement à produire de tels effets. Celle de Grétry étoit alors ce qu'elle n'a été que bien rarement après moi, et il ne sentoit pas assez avec quel soin je m'occupois à lui tracer le caractère, la forme et le dessin d'un chant agréable et facile. En général, la fatuité des musiciens est de croire ne rien devoir à leur poète; et Grétry, avec de l'esprit, a eu cette sottise au suprême degré.
Quant à l'Ami de la maison, ma complaisance pour Mme La Ruette, mon actrice, fut la cause du peu de succès que cet ouvrage eut à la cour. J'aurois voulu d'abord donner le rôle de l'Ami de la maison à Caillot; je l'avois fait pour lui; il l'auroit joué supérieurement bien, j'en étois sûr; mais il le refusa pour une raison singulière. «Cette situation, me dit-il, ressemble trop à celle où nous nous trouvons quelquefois; et ce caractère est aussi trop semblable à celui qu'on nous attribue. Si je jouois l'Ami de la maison comme vous l'entendez et comme je le sens, aucune mère ne voudroit plus me laisser auprès de sa fille.—Et Tartufe, lui dis-je, ne le joueriez-vous pas?—Tartufe, me dit-il, n'est pas si près de nous; et l'on ne craint pas, dans le monde, que nous soyons des Tartufes.»
Rien ne put vaincre sa répugnance pour un rôle qui lui feroit, disoit-il, d'autant plus de tort qu'il l'auroit mieux joué. Cependant j'avois observé que La Ruette le convoitoit, et je m'aperçus que sa femme pensoit qu'après Caillot je ne pouvois le donner qu'à lui. Grétry pensoit de même; je me laissai aller: je m'en repentis dès les premières répétitions. Ce rôle demandoit de la jeunesse, de la vivacité, du brillant dans la voix, de la finesse dans le jeu. Le bon La Ruette, avec sa figure vieillotte et sa voix tremblante et cassée, y étoit fort déplacé. Il l'éteignit et l'attrista; comme il étoit mal à son aise, il ne s'y livra pas même à son naturel: il fit manquer toutes les scènes.
De son côté, Mme La Ruette, qui avoit un peu de pruderie[102], se persuadant que la finesse et la malice que j'avois mises dans le rôle d'Agathe n'étoient pas convenables à une si jeune personne, avoit cru devoir émousser cette pointe d'espièglerie; elle y avoit substitué un certain air sévère et réservé qui ôtait au rôle toute sa gentillesse.
Ainsi tout mon ouvrage avoit été dénaturé. Heureusement La Ruette reconnut lui-même que le rôle de Cléon ne lui convenoit ni pour le jeu ni pour le chant, et je trouvai, au même théâtre, un nommé Julien, moins difficile que Caillot, et plus jeune que La Ruette, avec une voix brillante, une action vive, une tournure leste. Nous nous mîmes, Grétry et moi, à lui montrer son rôle, et il parvint à le chanter et à le jouer assez bien.
Mme La Ruette étoit peu disposée à entendre ce que j'avois à lui dire; je lui dis cependant: «Madame, nous serons froids si nous voulons être trop sages; faites-moi la grâce de jouer le rôle d'Agathe au naturel. Son innocence n'est pas celle d'Agnès, mais c'est encore de l'innocence; et, comme elle n'emploie sa finesse et sa malice qu'à se jouer du fourbe qui cherche à la séduire, croyez qu'on lui en saura gré.» Son rôle eut le plus grand succès, et la pièce, qu'on redemanda à Versailles (en 1772), y parut si changée qu'on ne la reconnoissoit pas: je n'y avois pourtant rien changé.