L'abbé Morellet et moi n'avions cessé de vivre depuis vingt ans dans les mêmes sociétés, souvent opposés d'opinions, toujours d'accord de sentimens et de principes, et pleins d'estime l'un pour l'autre. Dans nos disputes les plus vives, jamais on n'avoit vu se mêler aucun trait, ni d'amertume, ni d'aigreur. Sans nous flatter, nous nous aimions.

Son frère, qui, nouvellement arrivé d'Italie, étoit pour moi un ami tout récent, m'avoit gagné le coeur par sa droiture et sa franchise. Ils vivoient ensemble, et leur soeur, veuve de M. Leyrin de Montigny, venoit de Lyon, avec sa jeune fille, embellir leur société.

L'abbé, qui m'avoit annoncé le bonheur qu'ils alloient avoir d'être réunis en famille, m'écrivit un jour: «Mon ami, c'est demain qu'arrivent nos femmes, venez nous aider, je vous prie, à les bien recevoir.»

Ici ma destinée va prendre une face nouvelle; et c'est de ce billet que date le bonheur vertueux et inaltérable qui m'attendoit dans ma vieillesse, et dont je jouis depuis vingt ans.

NOTES

[1: Jean-Ignace de La Ville, né en 1701, mort le 15 avril 1774, évêque in partibus de Triconie, abbé commendataire de Saint-Quentin-lès-Beauvais et de Lessay, ancien ministre du roi près des Provinces-Unies, directeur général du département des affaires étrangères, élu en 1746 membre de l'Académie française, en remplacement de Mongin, évêque de Bazas. Il eut Suard pour successeur.]

[2: Un Noël satirique, attribué au chevalier de l'Isle, et imprimé dans les Mémoires secrets à la date du 31 décembre 1763, renferme sur Dubois le couplet suivant:

Un homme d'importance,
C'étoit monsieur Dubois,
Tout bouffi d'arrogance
Dit en haussant la voix:
«De ma visite ici, Seigneur, tenez-moi compte,
Car à ma porte plus d'un grand
Vient se morfondre en attendant,
Sans en rougir de honte!»

]

[3: Jules-David Cromot du Bourg, conseiller d'État et surintendant de la maison de Monsieur, comte de Provence, père de Cromot de Fougy, qui lui succéda dans ses charges.]

[4: Marie-Catherine-Irène du Buisson de Longpré, femme de Charles-François Filleul, écuyer, secrétaire du roi, mère de Mme de Marigny, dont Louis XV serait, dit-on, le père (Ch. Nauroy, le Curieux, tome II, p. 177 et 205), et de Mme de Flahaut, qui fut mariée en secondes noces au comte de Souza.]