Barthélemi, les yeux attachés sur Pizarre, jouissait de l'impression que faisait sur le cœur du Castillan la bonté du cacique; le jeune Davila, présent, versait de douces larmes; et l'Indienne, d'une beauté céleste et d'une modestie encore plus ravissante, regardant Las-Casas d'un œil respectueux et tendre, n'attendait qu'un mot de sa bouche pour y porter son chaste sein.

Las-Casas, pénétré jusqu'au fond de l'ame, voulut refuser ce secours. «Ah! cruel! s'écria le cacique, dis-nous donc, si tu veux mourir, quel est l'ami que tu nous laisses. Tu le sais, nous n'avons que toi pour consolation, pour espoir; si tu nous aimes, si tu nous plains, et si je te suis cher moi-même, accorde-moi ce que je viens te demander au péril de ma tête, au milieu de mes ennemis. Viens, ma femme, embrasse mon père, et que ton sein force sa bouche à y puiser la vie.» En achevant ces mots, il prend sa femme dans ses bras, et l'ayant fait pencher sur le lit de Las-Casas: «Adieu, mon père, lui dit-il. Je laisse auprès de toi la moitié de moi-même, et je ne veux la revoir que lorsqu'elle t'aura rendu à la vie et à notre amour.»

Cette jeune et belle Indienne, à genoux devant Las-Casas, lui dit à son tour: «Que crains-tu, homme de paix et de douceur? Ne suis-je pas ta fille? n'es-tu pas notre père? Mon bien-aimé me l'a tant dit! Il donnerait pour toi son sang. Moi, je t'offre mon lait. Daigne puiser la vie dans ce sein que tu as fait tressaillir tant de fois, lorsqu'on me racontait les prodiges de ta bonté.»

Trop attendri pour rejeter une prière si touchante, trop vertueux pour rougir d'y céder, le solitaire, avec la même innocence que le bienfait lui était offert, le reçut; il permit à la jeune Indienne de ne plus s'éloigner de lui; et ce fut à la piété de Henri et de sa compagne, que la terre dut le bonheur de posséder encore long-temps cet homme juste.

«Ange tutélaire de ce Nouveau-Monde, lui dit Pizarre, que vous êtes heureux d'y régner ainsi sur les cœurs! D'autres auront subjugué l'Inde; mais vous seul vous l'aurez soumise par l'ascendant de la vertu.»

L'attendrissement du jeune Davila le fit remarquer de Pizarre; et Las-Casas le lui nomma. «Fils d'un père trop ennemi des Indiens, lui dit Pizarre, vous voyez des exemples bien différents du sien!» Il lui apprit que l'empereur l'avait recommandé à lui, et qu'il était destiné à le suivre. Mais Gonsalve, dans ce moment, ne pouvait se résoudre à se séparer de Las-Casas.

«Mon ami, lui dit le solitaire, votre devoir est d'obéir. J'aimerais mieux vous voir obscur que de vous savoir coupable. Mais la confiance que Pizarre m'inspire adoucit mes regrets et modère mes craintes. Je vous conseille de le suivre, et vous invite à l'imiter. Venez me voir encore demain: j'écrirai à mon cher Alonzo; je vous chargerai de ma lettre; et si Pizarre peut savoir où ce bon jeune homme respire, il la lui fera parvenir.»

En écrivant cette lettre fatale, qui lui eût dit qu'il allait signer la ruine des Indiens?

CHAPITRE XLIV.

Impatient de se rendre sur l'isthme, Pizarre, au premier souffle d'un vent favorable, mit à la voile, et partit de l'île Espagnole. Son arrivée à Panama rendit l'espérance et la joie à ses amis. On s'empressa de lui armer une flotte, et dès qu'elle fut équipée, il s'embarqua, avec la résolution d'aller descendre aux bords qu'il avait reconnus. Mais il fut forcé par les vents d'aborder au port de Coaque, non loin du promontoire de Palmar; et de là, pour ne plus dépendre de l'inconstance des flots, il marcha le long au rivage, ayant commandé à sa flotte de le joindre au port de Tumbès.