[152] L'histoire attribue ici au peuple de Tumbès une trahison sans vraisemblance. Il immola, dit-on, à ses idoles trois Espagnols qui s'étaient confiés à lui. Le peuple de Tumbès n'avait plus d'idoles; il n'adorait que le soleil; et on ne faisait point au soleil des sacrifices de sang humain. Cette absurde imputation est encore plus démentie par les mœurs de ce peuple, par sa candeur et sa bonté.

«Castillans, je vous ai promis des richesses et de la gloire. De ces deux biens, l'un vous est assuré, l'autre dépend de vous. Ceux de vous qui veulent de l'or, s'en retourneront chargés d'or: je vous en suis garant: ne vous abaissez pas jusqu'au soin vil d'en amasser. Pour la gloire, c'est autre chose: une haute entreprise la promet, ne l'assure pas. Celui-là seul l'obtient, qui la mérite: jamais le crime ne la donne. Les conquérants de l'Amérique ont fait tout ce qu'on peut attendre de l'audace et de la valeur. Ils ne seront pourtant jamais qu'au nombre des brigands insignes. L'homme étonnant à qui l'Espagne a dû le Nouveau-Monde, Colomb s'est dégradé par une trahison; Cortès, par une perfidie plus noire et plus infâme encore; et c'est lui qu'ont flétri les fers dont il a chargé Montezume. Le reste s'est déshonoré par les plus indignes excès. Il dépend de nous, mes amis, d'en partager l'opprobre, ou de nous en laver, nous et notre patrie, par une conduite opposée: nous en avons encore le choix. Il s'agit de ranger sous la puissance de l'Espagne la plus riche moitié de ce Nouveau-Monde; et il en est deux moyens, la douceur et la violence. La violence est inutile; et chez des nations guerrières, où nous sommes en petit nombre, elle serait aussi dangereuse qu'injuste. Le danger n'est rien, je le sais; mais la gloire, la gloire est tout; et quand nous aurions opprimé, dévasté, changé ces contrées en des déserts sanglants, en de vastes tombeaux, oserions-nous repasser les mers, chargés de trésors et de crimes, et poursuivis par les remords? Les malédictions d'un monde, les reproches de l'autre, la colère du ciel, enfin les cris de la nature et de l'humanité, tout cela fait horreur. Ni les grandeurs, ni les richesses ne consolent d'être odieux: c'est un courage qui me manque; vous ne l'avez pas plus que moi. Faisons-nous des prospérités dont nous n'ayons point à rougir, ou un malheur qui nous honore. Rien n'est si beau que ce qui est juste, rien n'est si juste sur la terre que l'empire de la vertu. Tâchons de dominer par elle. Quelle conquête, mes amis, que celle qui n'aurait coûté ni larmes ni sang! Quel triomphe que celui qui ne serait dû qu'au pouvoir des bienfaits! La reconnaissance et l'amour nous livreraient tous les biens de ces peuples: pour les vaincre et les captiver, nos armes seraient inutiles; et c'est alors qu'elles seraient dignes d'orner les temples de ce dieu que nous venons faire adorer.»

Toute la jeunesse applaudit; mais ceux des guerriers castillans qui avaient servi sous Davila, et dont les mains s'étaient déja trempées dans le sang des peuples de l'isthme, tirèrent un mauvais présage de ce qu'ils appelaient mollesse dans leur général. Vincent de Valverde, sur-tout, ce prêtre ardent et fanatique, fut indigné de reconnaître dans le langage de Pizarre les sentiments de Las-Casas, et fronçant un sourcil atroce: «Ils fléchiront, disait-il en lui-même, ils fléchiront sous le joug de la foi, ou ils seront exterminés.»

Sans écouter cet odieux murmure, Pizarre marcha vers Tumbès, et fit demander au cacique de le recevoir en ami. Mais le cacique, enfermé dans sa ville, répondit qu'elle dépendait d'Ataliba, roi de Quito, qui l'avait prise sous sa garde; et que le fort la protégeait.

Il fallait attaquer ce fort. Pizarre s'approche; il l'observe; et quel est son étonnement, lorsqu'à cette enceinte, à ces angles, à ces murs de gazon, faits pour être à l'épreuve de ses plus foudroyantes armes, il reconnaît l'art des Européens! «C'est Molina, c'est lui qui enseigne aux Indiens à se retrancher devant nous, dit Pizarre: il a fait construire ces remparts; peut-être il les défend lui-même.» Impatient de s'en instruire, il demande à parler au commandant du fort; et Orozimbo se présente. «Espagnol, je suis Mexicain, je suis neveu de Montezume. Juge si je dois te connaître, si je puis me fier à toi. C'est ici mon dernier asyle; ce sera mon tombeau, si ce n'est pas le tien.»

Des Mexicains dans le fort de Tumbès! Rien n'était plus inconcevable: Pizarre ne pouvait le croire. Cependant il fallut céder aux instances des Castillans. Indignés d'une résistance qu'ils regardaient comme une insulte, ils murmuraient, ils demandaient l'assaut. Pizarre le promit. Mais afin qu'il fût moins sanglant, il voulut agir de surprise, et à la faveur de la nuit. On se plaignit de sa prudence; elle faisait injure à ceux qu'elle paraissait ménager: ses guerriers, ses soldats eux-mêmes se seraient crus déshonorés par ces précautions timides: ce n'était pas devant ces troupeaux d'indiens qu'il fallait craindre le grand jour, si favorable à la valeur. Le héros gémit, et céda.

L'attaque fut vive et rapide. Les foudres de l'Europe volaient sur les remparts; les Indiens épouvantés n'osaient paraître; et la fascine amoncelée allait applanir le fossé. Orozimbo, qui voit la terreur dont tous les esprits sont frappés, les ranime et les encourage. «Eh quoi! mes amis, leur dit-il, qu'a donc ce bruit qui vous effraie? Est-ce le bruit qui tue? et faut-il tant d'efforts pour rompre le fil de la vie? Ces bouches brûlantes sans doute vomissent la mort; mais la mort est aussi au bout d'une flèche; et l'arc, dans la main d'un brave homme, est terrible comme le feu. Chacun de vous n'a qu'une mort à craindre, et il en a mille à donner: vos carquois en sont pleins. Paraissez donc, et repoussez une troupe d'hommes hardis, mais faibles, vulnérables et mortels comme vous.»

Il dit, et à l'instant une grêle de traits répond au feu des Castillans. L'approche du fossé, la route du soldat qui vient y jeter sa fascine, commence à être périlleuse. Plus d'une flèche, mais sur-tout celles des Mexicains, se trempent dans le sang. Un œil vengeur les guide, et choisit ses victimes. Pennates, Mendès, et Salcédo se retirent blessés; l'intrépide Lerma entend siffler à travers son panache le trait qui lui était destiné. Le vaillant Péralte s'étonne de voir une flèche rapide percer son épais bouclier, et venir effleurer son sein. Le bras nerveux de Télasco l'avait lancée; mais l'airain l'émoussa: elle tomba sans force aux pieds du superbe Espagnol.

Bénalcasar, qui devait être l'un des fléaux de ces contrées, du haut de son coursier fougueux, pressait les travaux des soldats. Une flèche qui part de la main d'Orozimbo, atteint le coursier dans le flanc. L'animal indompté se dresse, frappe l'air de ses pieds, se renverse, et sous lui foule son guide étendu sur le sable. Orozimbo, qui le voit tomber, en pousse un cri de joie. «Ombres de Montezume et de Guatimozin! ombre de mon père! dit-il, ombres de mes amis! recevez ce tribut, ce faible tribut de vengeance. Je ne mourrai donc pas sans avoir fait vomir le sang et l'ame à l'un de nos tyrans!» Il se trompait: la molle arène céda sous le poids du coursier; le Castillan y fut enseveli, mais se releva de sa chûte, plus furieux, plus implacable, plus altéré du sang des Indiens.

Le plomb mortel qui portait sur les murs de plus inévitables coups, ne vengeait que trop bien Pizarre, mais ne le consolait pas. Pour lui la plus légère perte était funeste. Il s'affligeait sur-tout de voir les Indiens s'aguerrir et s'accoutumer à ce bruit, à ce feu des armes qui par-tout avait répandu tant d'effroi dans ce Nouveau-Monde. Il fallait, ou les rendre encore plus intrépides, en cédant à leur résistance, ou faire tout dépendre du hasard d'un moment. Le fossé, dans sa profondeur, était comblé de l'un à l'autre bord, et l'escalade était possible. Pizarre s'y résout, et l'ordonne. A l'instant le feu redouble et la protége.