A l'instant quelques-uns des siens, la frayeur peinte dans les yeux, vinrent lui parler en secret. Il écoute, et soudain, avec emportement, il nous ordonne de le suivre.

Il marche au temple, où l'on menait de jeunes captifs destinés à être immolés à nos dieux; car c'était l'une de nos fêtes. Il arrive, au moment qu'on livrait les victimes aux mains du sacrificateur. «Arrêtez, dit-il, arrêtez, hommes stupides et féroces. Vous offensez le ciel en croyant l'honorer.» A ces mots, s'élançant lui-même entre le prêtre et les victimes, il commande qu'on les dégage, et qu'on les garde auprès de lui.

Tout le peuple était assemblé; les prêtres, indignés, criaient au sacrilége, et demandaient vengeance pour leurs dieux outragés; un murmure confus, élevé dans la foule, annonçait un soulèvement; Cortès n'attend pas qu'il éclate. Accompagné de quelques-uns des siens, il monte, et force le cacique à monter les degrés du temple; et là, saisissant d'une main ce prince interdit et tremblant, et de l'autre levant sur lui son glaive prêt à le percer: «Bas les armes! dit-il au peuple, d'une voix forte et menaçante, ou je frappe, et je vais commander à l'instant qu'on égorge tout sans pitié.»

Le fer levé sur le cacique, la voix de Cortès, sa menace, son étonnante résolution, glacent tous les esprits; et la rumeur est étouffée. Comment ne pas craindre celui qui brave impunément les dieux? A son courage, à sa fierté, il paraissait un dieu lui-même. Il se fait amener les sacrificateurs, qui s'étaient retirés à l'ombre des autels. «Eh bien, dit-il, est-ce ainsi que vos dieux vous défendent, vous et leur temple? Qui les retient? qui les enchaîne? Je ne suis qu'un mortel; que ne m'écrasent-ils, puisque j'ose les insulter? Allez, vos dieux sont impuissants; ils ne sont rien que les fantômes du délire et de la frayeur. Des dieux avides de carnage, et nourris de chair et de sang! pouvez-vous bien y croire? Et si vous y croyez, pouvez-vous adorer les plus méchants des êtres? Abjurez ce culte exécrable, et renoncez, pour le vrai Dieu, à ces idoles monstrueuses que vous nous allez voir briser.»

Il dit, et profitant de la terreur profonde dont tout le peuple était frappé, il commande à sa troupe de renverser nos dieux du haut de leurs autels, et de les rouler hors du temple.

A ce comble d'impiété, nous espérions tous que le temple s'écroulerait sur les profanateurs. Le temple resta immobile; et nos dieux, renversés, roulés dans la poussière, se laissèrent fouler aux pieds.

L'étranger, alors, reprenant une sérénité tranquille: «Peuple, dit-il, voilà vos dieux. C'est à ces simulacres vains que vous avez sacrifié des millions de vos semblables. Ouvrez les yeux, et frémissez.» Ensuite il fit venir les jeunes Indiens arrachés de la main des prêtres. «Mes enfants, leur dit-il, vivez; donnez la vie à d'autres hommes; rendez-la douce, tranquille, heureuse, à ceux dont vous l'avez reçue; et gardez-en le sacrifice pour le moment où votre prince, votre patrie, et vos amis, vous le demanderont dans les combats.»

«Vous voyez, reprit-il, en nous adressant la parole, que j'ai quelque raison de vouloir pénétrer jusqu'à la cour de Montezume. A demain. Rendez-vous au port; vous jugerez s'il est prudent qu'il persiste dans ses refus.»

Inca, tu ne peux concevoir la révolution soudaine qui se fit dans tous les esprits, quand le peuple fut assuré de la ruine de ses dieux. Imagine-toi des esclaves flétris, courbés dès leur naissance sous les chaînes de leurs tyrans, et qui, tout-à-coup délivrés de cette longue servitude, respirent, soulagés d'un fardeau accablant; tel fut le peuple de Zampola. D'abord un reste de frayeur troublait et réprimait sa joie. Il semblait craindre que la vengeance de ses dieux ne fût qu'assoupie, et ne vînt à se réveiller. Mais, quand il les vit mutilés et dispersés hors de leur temple, il se livra à des transports qui firent bien voir que son culte n'avait jamais été que celui de la crainte, et qu'il détestait dans son cœur les dieux que sa bouche implorait.

«Sans doute, dit l'Inca; et il n'est pas dans l'homme, d'aimer, d'adorer autre chose qu'un être juste et bienfaisant, tel que vous l'annonçaient, que l'adoraient eux-mêmes ces étrangers, dont je conçois une autre opinion que vous.» Ce sont des tigres, dit le cacique, qui adorent un tigre comme eux. Ils nous annoncent un dieu de paix, un dieu propice et débonnaire; c'est un piége qu'ils tendent à la crédulité. Leur dieu est cruel[45], implacable, et mille fois plus altéré de sang que tous les dieux qu'il a vaincus.