Alors le pontife se lève, et d'un air imposant: «Seigneur, dit-il à Montezume, ne vous étonnez pas de la faiblesse de nos dieux et de la décadence où tombe leur empire. Nous avons évoqué le puissant dieu du mal, le formidable Telcalépulca. Il nous est apparu sur le faîte du temple, dans les ténèbres de la nuit, au milieu des nuages que sillonnait la foudre. Sa tête énorme touchait au ciel; ses bras, qui s'étendaient du midi jusqu'au nord, semblaient envelopper la terre; sa bouche était remplie du venin de la peste, qu'elle menaçait d'exhaler; dans ses yeux sombres et cavés pétillait le feu dévorant de la famine et de la rage; il tenait d'une main les trois dards de la guerre, de l'autre il secouait les chaînes de la captivité. Sa voix, pareille au bruit des vents et des tempêtes, nous a fait entendre ces mots: On me dédaigne; on ne fait plus couler sur mes autels que le sang de quelques victimes, que l'on néglige d'engraisser. Qu'est devenu le temps où vingt mille captifs étaient égorgés dans mon temple? Ses voûtes ne retentissaient que de gémissements et de cris douloureux, qui remplissaient mon cœur de joie; mes autels nageaient dans le sang; mon parvis regorgeait d'offrandes. Montezume a-t-il oublié que je suis Telcalépulca, et que tous les fléaux du ciel sont les ministres de ma colère? Qu'il laisse tous les autres dieux languir, tomber de défaillance; leur indulgence les expose au mépris; en le souffrant, ils l'encouragent; mais c'est le comble de l'imprudence de négliger le dieu du mal.»

Épouvanté d'un tel prodige, Montezume ordonne à l'instant que, parmi les captifs, on en choisisse mille pour les immoler à ce dieu; que dans son temple tout abonde pour les engraisser à la hâte; et qu'il en soit fait incessamment un sacrifice solennel.

A ce récit, l'Inca s'écrie en frémissant, «Quoi! dans un jour, mille victimes!» Que veux-tu? lui dit le cacique. Tant de calamités ont affligé la terre, que l'homme, faible et malheureux, a regardé le dieu du mal comme le plus puissant des dieux; et pour le désarmer, il croit devoir lui rendre un culte barbare et sanglant, un culte enfin qui lui ressemble. Je te l'ai dit, ces étrangers lui sacrifient comme nous. Et à quelle autre divinité offriraient-ils tant d'homicides? C'est là le secret qu'ils nous cachent; et c'est par-là, sans doute, qu'ils gagnent la faveur de ce dieu altéré de larmes et de sang.

Quoi qu'il en soit, notre faible monarque croyait avoir pourvu à tout, en ordonnant ce sacrifice; mais son ennemi s'avançait. Vainqueur de nos voisins[46], et secondé par les vaincus, il parut avec une armée.

[46] Le peuple de Tlascala.

Ce fut alors que Montezume ne dissimula plus son découragement. Il voulut essayer encore avec les Espagnols la force des bienfaits; il leur offrit de partager avec eux ses trésors immenses, et de faire pour eux les frais d'une nouvelle flotte, s'ils voulaient s'éloigner. Misérable ressource! C'était leur montrer sa faiblesse, accroître leur orgueil, et irriter encore leur insatiable avarice. Aussi Cortès, plus obstiné et plus arrogant que jamais, déclara-t-il qu'en vain l'on croyait l'éblouir par des présents qu'il méprisait; que l'or n'effaçait point les taches que faisait l'injure; et que l'affront qu'il avait reçu ne se lavait que dans le sang.

Cette ville superbe, qui n'est plus que ruines, la malheureuse Mexico, s'élevait au milieu d'un lac, comme sortant du sein des eaux; on y arrivait par des digues, qu'on pouvait couper aisément; celle par où venait Cortès traversait la ville où régnait mon père, et pour disputer ce passage, mon père ne demandait que l'aveu de Montezume; il ne put l'obtenir: il fallut recevoir ces étrangers comme nos maîtres, nous humilier devant eux… O combien je frémis! combien je détestai l'ordre absolu qui nous forçait à cet abaissement! Quel vice, dans un roi, qu'un excès de faiblesse! Il vient lui-même, désarmé, au-devant de ses ennemis, s'efforçant de cacher sa honte sous sa vaine magnificence; il les reçoit avec toutes les marques de la joie et de l'amitié, les comble de présents, les invite à loger dans le palais du roi son père[47]; et inaccessible pour nous, n'est plus visible que pour eux. Cortès, le plus dissimulé des hommes, le flatte, l'éblouit, gagne sa confiance, et l'attire (adresse incroyable!) dans ce palais changé en forteresse, qu'ils occupaient lui et les siens.

[47] Le palais d'Axayaca.

Ah! c'est ici, s'écria le cacique, le comble de la perfidie, de l'insolence et de l'outrage. Au milieu de sa ville, au milieu de son peuple, et dans le palais de son père, Montezume lui-même est retenu captif, en ôtage, par ces brigands. Ils font plus, et pour achever d'abattre et d'avilir son ame, ils l'enchaînent comme un esclave, ou plutôt comme un criminel. Montezume, que son orgueil et son courage avaient abandonné, tendit les mains, et sans se plaindre reçut ces liens flétrissants. Il porta la bassesse jusqu'à se réjouir lorsqu'on daigna l'en délivrer.

Honteux de sa faiblesse, il voulut la cacher à son peuple, à sa cour, à ses ministres même. Il dit qu'il venait d'expier, par une peine volontaire, la mort de quelques-uns des soldats de Cortès[48], tués dans les champs de Zampola; il permit que, devant ses yeux, on fît brûler vifs ceux des siens qui avaient puni leur insolence. Je vis ce brave Colpoca, qui, dans l'émeute de ces brigands, en avait tué deux de sa main, et qui s'était montré à nous, de la droite portant la tête d'un Castillan[49], et de la gauche la flèche encore sanglante dont il l'avait percé; je le vis, ce brave homme, à qui jamais la peur n'avait fait baisser la paupière, cet homme tel, que si le Mexique en avait eu vingt comme lui, le Mexique eût été sauvé; je le vis périr dans les flammes. Cortès l'y fit jeter vivant. Regarde ce jeune homme qui pleure en m'écoutant, c'est son frère: il allait se brûler avec lui; je le retins, et je lui dis: «Que fais-tu, Naïrco? tu nous abandonnes! tu veux mourir; et tu n'es pas vengé!»