Tandis qu'elles s'applaudissaient, le malheureux Alonzo, pâle, tremblant, les regardait de l'œil dont le cerf aux abois regarde la meute affamée. La nature fit un effort sur elle-même; il rassembla le peu de forces que lui laissait la peur dont il était saisi, et s'adressant à ces femmes sauvages: «Lorsque vos enfants, leur dit-il, sont suspendus à vos mamelles, et que leur père les caresse et vous sourit avec amour, combien ne serait pas cruel celui qui viendrait, dans vos bras, déchirer le fils et le père, comme vous m'allez déchirer? La nature vous a donné des ennemis dans les bêtes sauvages; vous pouvez leur livrer la guerre, et vous abreuver de leur sang. Mais moi, je suis un homme innocent et paisible, qui ne vous ai fait aucun mal. Une femme semblable à vous m'a porté dans ses flancs, et m'a nourri de son lait. Si elle était ici, vous la verriez tremblante, vous conjurer, par vos entrailles, d'épargner son malheureux fils. Résisteriez-vous à ses pleurs, et laisseriez-vous égorger un fils dans les bras de sa mère? La vie est pour moi peu de chose; mais ce qui me touche bien plus, c'est le péril qui vous menace, et le soin de votre défense contre une puissance terrible qui va venir vous attaquer. Je le savais; j'allais, pour vous, implorer à Quito le secours des Incas. Pour vous, je me suis exposé, dans ce pénible et long voyage, au danger d'être pris, d'être déchiré par vos mains. Femmes indiennes, croyez que je suis votre ami, celui de vos enfants, celui même de vos époux. Voulez-vous dévorer la chair de votre ami, boire le sang de votre frère?»
Ces femmes, étonnées, le contemplaient en l'écoutant; et par degré leur cœur farouche était ému et s'amollissait à sa voix. La nature a pour tous les yeux deux charmes tout puissants, lorsqu'ils se trouvent réunis: c'est la jeunesse et la beauté. Du moment qu'il avait parlé, sa pâleur s'était dissipée; les roses de ses lèvres et de son teint avaient repris tout leur éclat, ses beaux yeux noirs ne jetaient point ces traits de feu dont ils auraient brillé, ou dans l'amour, ou dans la joie: ils étaient languissants; et ils n'en étaient que plus tendres. Les ondes de ses longs cheveux, flottantes sur l'ivoire de ses bras enchaînés, en relevaient la blancheur éclatante; et sa taille, dont l'élégance, la noblesse, la majesté, formaient un accord ravissant, ne laissait rien imaginer au-dessus d'un si beau modèle. Dans la cour d'Espagne, au milieu de la plus brillante jeunesse, Molina l'aurait effacée. Combien plus rare et plus frappant devait être, chez des sauvages, le prodige de sa beauté? Ces femmes y furent sensibles. La surprise fit place à l'attendrissement, l'attendrissement à l'ivresse. Ces enfants qu'elles amenaient pour les abreuver de son sang, elles les prennent dans leurs bras, les élèvent à sa hauteur, et pleurent en voyant qu'il leur sourit avec tendresse, et qu'il leur donne des baisers.
Dans ce moment, les Indiens se rassemblent en plus grand nombre. Armés de ces pierres tranchantes qu'ils savent aiguiser, ils se jetaient sur la victime, impatients de lui ouvrir les veines, et d'en voir ruisseler le sang. Plus tremblantes qu'Alonzo même, les femmes l'environnent avec des cris perçants, et tendant les mains aux sauvages: «Arrêtez! épargnez ce malheureux jeune homme. C'est votre ami, c'est votre frère. Il vous aime; il veut vous défendre d'un ennemi cruel qui vient vous attaquer. Il allait implorer pour vous le secours du roi des montagnes. Laissez-le vivre; il ne vit que pour nous.» Ces cris, cet étrange langage, étonnèrent les Indiens. Mais leur instinct féroce les pressait. Ils dévoraient des yeux Alonzo, et tâchaient de se dégager des bras de leurs compagnes, pour se jeter sur lui. «Non, tigres, non, s'écrièrent-elles, vous ne boirez pas son sang, ou vous boirez aussi le nôtre.» Ces hommes farouches s'arrêtent; ils se regardent entre eux, immobiles d'étonnement. «Dans quel délire, disaient-ils, ce captif a plongé nos femmes? Êtes-vous insensées? et ne voyez-vous pas que, pour s'échapper, il vous flatte? Éloignez-vous, et nous laissez dévorer en paix notre proie.—Si vous y touchez, dirent-elles, nous jurons toutes, par le cœur du lion, dont vous êtes nés, de massacrer vos enfants, de les déchirer à vos yeux, et de les dévorer nous-mêmes.» A ces mots, les plus furieuses, saisissant leurs enfants par les cheveux, et d'une main les tenant suspendus aux yeux de leurs maris, grinçaient les dents et rugissaient. Ils en furent épouvantés. «Qu'il vive, dirent-ils, puisque vous le voulez;» et ils dégagèrent Alonzo.
«Nous voyons bien, lui dirent-ils, que tu possèdes l'art des enchantements; mais du moins apprends-nous quel ennemi nous menace?—Un peuple cruel et terrible, leur répondit Alonzo.—Et tu allais, disent nos femmes, demander au roi des montagnes de venir à notre secours?—Oui, c'est dans ce dessein que je suis parti de Tumbès; mais j'ai perdu mes guides.—Nous t'en donnerons un qui te mènera jusqu'au fleuve, au bord duquel est un chemin qui remonte jusqu'à sa source. Mais assiste à notre festin.»
A ce festin, où des béliers sanglants étaient déchirés, dévorés, comme lui-même il devait l'être, Alonzo frissonnait d'horreur. Il eut cependant le courage de demander au cacique s'il ne sentait pas la nature se soulever, lorsqu'il mangeait la chair, ou qu'il buvait le sang des hommes? «Par le lion! dit le sauvage, un inconnu, pour moi, n'est qu'un animal dangereux. Pour m'en délivrer, je le tue; quand je l'ai tué, je le mange. Il n'y a rien là que de juste, et je ne fais tort qu'aux vautours.»
Après le festin, le cacique invitait Alonzo à passer la nuit dans sa cabane, lorsque les femmes vinrent en foule, et lui dirent: «Va-t'en. Ils sont assouvis; ils s'endorment. N'attends pas qu'ils s'éveillent et que la faim les presse. Nous les connaissons. Fuis; tu serais dévoré.» Cet avis salutaire pressa le départ d'Alonzo. Il se mit en chemin avec son nouveau guide, non sans avoir baisé cent fois les mains qui l'avaient délivré.
CHAPITRE XXI.
En arrivant au bord de l'Émeraude, il fut surpris de voir à l'autre rive un peuple nombreux s'embarquer, avec ses femmes et ses enfants, sur une flotte de canots. Il ordonne à son guide de passer à la nage, et de demander à ce peuple s'il descend vers Atacamès, ou s'il remonte l'Émeraude, et s'il veut recevoir sur l'un de ses canots un étranger, ami des Indiens.
Le chef de cette colonie lui fit répondre qu'il remontait le fleuve; qu'il ne refusait point un homme qui s'annonçait en ami, et qu'il lui envoyait un canot pour venir lui parler lui-même.
Le jeune homme, après les périls auxquels il venait d'échapper, ne voyait plus rien à craindre. Il prend congé de son guide, entre sans défiance dans le canot, et passe à l'autre bord.