Les insulaires enchantés les conduisent dans leur village, au bas d'une colline, sur le bord d'un ruisseau, qui d'un rocher coule avec abondance, et serpente dans un vallon dont la nature a fait le plus riant verger. Les cabanes de ce hameau sont revêtues de feuillages; l'industrie éclairée par le besoin, y a réuni tous les agréments de la simplicité. Le nœud fragile, qui, pendant la nuit, ferme l'entrée de ces cabanes, est le symbole heureux de la sécurité, compagne de la bonne foi. La lance, l'arc et le carquois suspendus sous ces toits paisibles, n'annoncent qu'un peuple chasseur: la guerre lui est inconnue.
D'abord les sauvages invitent leurs hôtes à se reposer; et à l'instant, de jeunes filles, belles comme les nymphes, et comme elles à demi-nues, apportent dans des corbeilles les fruits que leurs mains ont cueillis. Il en est un[83] que la nature semble avoir destiné, comme un lait nourrissant, à ranimer l'homme affaibli par la vieillesse ou par la maladie. Ce fruit si délicat, si sain, sembla faire couler la vie dans les veines des Castillans. Un doux sommeil suivit ce repas salutaire; et le peuple, autour des cabanes, se tint dans le silence, tandis que ses hôtes dormaient.
[83] Les voyageurs l'appellent blanc-manger.
A leur réveil, ils virent ce bon peuple, se rassemblant le soir sous des palmiers plantés au milieu du hameau, les inviter à son repas. Des légumes, d'excellents fruits, une racine savoureuse dont ils font un pain nourrissant, des tourterelles, des palombes, les hôtes des bois et des eaux, que la flèche a blessés, qu'a séduits l'hameçon; une eau pure, quelques liqueurs qu'ils savent exprimer des fruits, et dont ils font un doux mélange: tels sont les mets et les breuvages dont ce peuple heureux se nourrit.
Tandis que le repos, l'abondance, la salubrité du climat réparaient les forces des Castillans, Gomès observait à loisir les mœurs, ou plutôt le naturel des insulaires; car ils ne connaissaient de lois que celles de l'instinct. L'affluence de tous les biens, la facilité d'en jouir, ne laissait jamais au désir le temps de s'irriter dans leurs ames. S'envier, se haïr entre eux, vouloir se nuire l'un à l'autre, aurait passé pour un délire. Le méchant, parmi eux, était un insensé, et le coupable un furieux. De tous les maux dont se plaint l'humanité dépravée, le seul qui fût connu de ce peuple, était la douleur. La mort même n'en était pas un; ils l'appelaient le long sommeil.
L'égalité, l'aisance, l'impossibilité d'être envieux, jaloux, avare, de concevoir rien au-delà de sa félicité présente, devaient rendre ce peuple facile à gouverner. Les vieillards réunis formaient le conseil de la république; et comme l'âge distinguait seul les rangs entre les citoyens, et que le droit de gouverner était donné par la vieillesse, il ne pouvait être envié.
L'amour seul aurait pu troubler l'harmonie et l'intelligence d'une société si douce; mais paisible lui-même, il y était soumis à l'empire de la beauté. Le sexe, fait pour dominer par l'ascendant du plaisir, avait l'heureux pouvoir de varier, de multiplier ses conquêtes, sans captiver l'amant favorisé, sans jamais s'engager soi-même. La laideur, parmi eux, était un prodige; et la beauté, ce don par-tout si rare, l'était si peu dans ce climat, que le changement n'avait rien d'humiliant ni de cruel: sûr de trouver à chaque instant un cœur sensible et mille attraits, l'amant délaissé n'avait pas le temps de s'affliger de sa disgrâce, et d'être jaloux du bonheur de celui qu'on lui préférait. Le nœud qui liait deux époux, était solide ou fragile à leur gré. Le goût, le désir le formait; le caprice pouvait le rompre; sans rougir on cessait d'aimer, sans se plaindre on cessait de plaire: dans les cœurs la haine cruelle ne succédait point à l'amour; tous les amants étaient rivaux; tous les rivaux étaient amis; chacune de leurs compagnes voyait en eux, sans nul ombrage, autant d'heureux qu'elle avait faits ou qu'elle ferait à son tour. Ainsi la qualité de mère était la seule qui fût personnelle et distincte: l'amour paternel embrassait toute la race naissante, et par-là les liens du sang, moins étroits et plus étendus, ne faisaient de ce peuple entier qu'une seule et même famille.
Les Espagnols ne cessaient d'admirer des mœurs si nouvelles pour eux. La nuit, ce peuple hospitalier, leur cédant ses cabanes, n'en avait réservé que quelques-unes pour les vieillards, pour les enfants, et pour les mères. La jeunesse, au bord du ruisseau qui serpentait dans la prairie, n'eut pour lit que l'émail des fleurs, pour asyle que le feuillage du platane et du peuplier. On les vit, dans leurs danses, se choisir deux à deux, s'enchaîner de fleurs l'un à l'autre; et quand le jour cessa de luire, quand l'astre de la nuit, au milieu des étoiles, fit briller son arc argenté, cette foule d'amants, répandue sur un beau tapis de verdure, ne fit que passer doucement de la joie à l'amour, et des plaisirs au sommeil.
Le lendemain ce fut un nouveau choix, qui, dès le jour suivant, fit place à des amours nouvelles. La marque d'amour la plus tendre qu'une jeune insulaire pût donner à son amant, était d'engager ses compagnes à le choisir à leur tour. Il eût été humiliant pour elle de le posséder seule; et plus, en vantant son bonheur, elle lui procurait de nouvelles conquêtes, plus il était enchanté d'elle et lui revenait glorieux.
Quelle espèce de culte pouvait avoir ce peuple? On désirait de s'en instruire; on crut enfin le démêler. On vit dans une enceinte que l'on prit pour un temple, quelques statues révérées. Gomès voulut savoir quelle idée ces insulaires y attachaient. Le vieillard qu'il interrogeait, lui répondit: «Tu vois nos cabanes; voilà l'image de celui qui nous apprit à les élever. Tu vois cet arc et ce carquois; voilà l'inventeur de ces armes. Tu nous as vus tirer du feu du froissement du bois et du choc des cailloux; voilà celui qui le premier découvrit à nos pères ce secret merveilleux. Regarde ces tissus d'écorce, dont nous sommes à demi-vêtus; l'art de les travailler nous est venu de celui-ci. Celui-là nous apprit à nouer les filets où les oiseaux et les poissons s'engagent. Près de lui se présente l'industrieux mortel qui nous a montré l'art de creuser les canots et de fendre l'onde à la rame. Cet autre imagina de transplanter les arbres, et il forma ce beau portique dont le hameau est ombragé. Enfin tous se sont signalés par quelque bienfait rare; et nous honorons les images qui nous représentent leurs traits.»