A ce discours, les Castillans furent interdits et troublés. Les plus intrépides pâlirent, les plus impétueux se sentirent glacés. Alors un vieillard se présente, et parle ainsi aux Castillans: «Il y eut, du temps de nos pères, un méchant parmi eux: il voulait dominer; il voulait que tout lui cédât; que tout ne fût fait que pour lui. Nos pères le saisirent, quoiqu'il fût fort et vigoureux; ils lui lièrent les pieds et les mains avec la branche du saule, et le jetèrent dans la mer. Nous n'y avons jeté que vos armes. Éloignez-vous, et nous laissez en paix. Nous voulons être heureux et libres. Vous avez cette plaine immense de l'océan à traverser; nous vous donnerons, pour le voyage, du bois, de l'eau, des vivres; mais ne différez pas. Pour vous, dit-il aux deux Mexicains, vous avez le choix de rester avec nous, ou de partir avec eux: car tout ce qui respire l'air que nous respirons, devient libre comme nous-mêmes. Ici la force n'est employée qu'à protéger la liberté.»

Les Castillans indignés de s'entendre faire la loi, se plaignirent, et accusèrent les Indiens de trahison. «Nous ne vous avons point trahis, reprit le vieillard indien. Vos armes vous donnaient sur nous trop d'avantage; et vous en avez abusé. Nous vous avons réduits, comme il est juste, à l'égalité naturelle. A-présent, voulez-vous la paix? Nous l'aimons; et vous partirez de ces bords sans avoir reçu de nous la plus légère offense. Voulez-vous la guerre? Nous la détestons, mais la liberté nous est plus chère que la vie. Vous aurez le choix du combat. Nous partagerons avec vous nos flèches et nos javelots; et nous nous détruirons, jusqu'à ce qu'il ne reste aucun de vous pour nous faire injure, ou aucun de nous pour la souffrir.»

Ce courage vulgaire, qui n'est dans l'homme qu'un sentiment de supériorité, abandonna les Castillans. Ils se repentirent d'avoir aliéné un peuple si brave et si juste; et ils supplièrent Gomès de les réconcilier ensemble. Gomès n'eut garde d'engager les Indiens à se laisser fléchir; et dès-lors toute liaison fut rompue entre les deux peuples. Mais les devoirs de l'hospitalité n'en étaient pas moins observés. La même abondance régnait dans les cabanes des Castillans, et leur navire fut pourvu de tout ce qu'exigeait la longueur du voyage.

Amazili et Télasco n'eurent pas long-temps à se consulter. «Renoncerons-nous à revoir ton frère et mon ami? dit Télasco à son amante. Non, dit-elle, je ne puis vivre sur des bords où je serais sûre de ne le revoir jamais. Gomès nous donne l'espérance de nous rejoindre à lui; partons.»

Rien de plus rare, sur ces mers, que de voir les vents de l'aurore céder à celui du couchant[84]. Gomès fut long-temps à l'attendre; et lorsqu'il le vit s'élever, il en rendit grâces au ciel, comme d'un prodige opéré pour favoriser son retour. Il assemble les siens. «Compagnons, leur dit-il, n'attendons pas que l'on nous chasse. Le vent nous seconde; partons, et partons sans regret: cette terre inconnue n'eût été pour nous qu'un tombeau. Vivre sans gloire, ce n'est pas vivre. Être oublié, c'est être enseveli. Allons chercher des travaux qui laissent de nous quelque trace. L'influence de l'homme sur le destin du monde, est la seule existence honorable pour lui, la seule au moins digne de nous.»

[84] Cela n'arrive qu'au décours de la lune.

L'homme se fait par habitude un cercle de témoins, dont la voix est pour lui l'organe de la renommée. Il existe dans leur pensée; il vit de leur opinion. Rompre à jamais, entre eux et lui, ce commerce qui l'agrandit, qui le répand hors de lui-même, c'est l'environner d'un abyme, c'est le plonger dans une nuit profonde. Aussi ces mots que prononça Gomès frappèrent-ils les Castillans d'un trait foudroyant de lumière; et ils ne purent, sans frayeur, se voir, pour le reste du monde, au rang des morts, dont le nom même et la mémoire avaient péri.

Ce moment était favorable; et Gomès le saisit pour précipiter son départ. On le suit, on s'embarque, on dégage les ancres, on livre les voiles au vent. Les Indiens, tristement rassemblés sur le rivage, voyant le vaisseau s'éloigner, disaient en soupirant: «Que vont-ils devenir? Ils étaient si bien parmi nous! Pourquoi ne pas y vivre en paix? Ils nous appelaient leurs amis, et nous ne demandions qu'à l'être. Mais non: ils sont méchants; qu'ils partent. Ils nous auraient rendus méchants.»

Les Castillans, de leur côté, regrettaient cette île charmante. Tous les yeux y étaient attachés, tous les cœurs gémissaient de la voir s'éloigner. Enfin elle échappe à leur vue; et les soucis d'un long et pénible voyage viennent se mêler aux regrets d'avoir quitté ce fortuné séjour.

CHAPITRE XXV.