Cependant leur libérateur, monté sur le canot, fait redoubler l'effort des rames. Il arrive, il se penche, il tend les bras: «Venez, dit-il, ô qui que vous soyez, vous êtes nos amis, puisque vous êtes malheureux.» Le péril, le trouble, l'effroi, l'image de la mort présente empêcha de le reconnaître. Amazili saisit la main qu'il lui tendait. Il la prend dans ses bras, l'enlève, et reconnaît sa sœur; une sœur adorée. Il jette un cri. «Ciel! est-ce toi? ma sœur! ma chère Amazili! Ah! laisse-moi, dit-elle, d'une voix expirante, et sauve Télasco.» A ce nom, Orozimbo, la laissant étendue au milieu des rameurs, s'élance dans les flots, où son ami surnage encore; il le saisit par les cheveux, dans le moment qu'il enfonçait, regagne la barque, y remonte, et y enlève son ami.
Télasco, qui l'a reconnu, succombe à sa joie; il l'embrasse, et sentant ses genoux ployer, il tombe auprès d'Amazili. Orozimbo, qui croit les voir expirer l'un et l'autre, les appelle à grands cris. Télasco revient le premier d'un long évanouissement, mais c'est pour partager la crainte et la douleur de son ami. Livide, glacée, étendue entre son frère et son amant, Amazili respire à peine. Orozimbo sur ses genoux soutient sa tête languissante, dont les yeux sont fermés encore, et sur ce visage, où se peint la pâleur de la mort, il verse un déluge de larmes. Télasco cherche inutilement, à travers sa paupière, quelques étincelles de vie. «Tu respires, lui disait-il; mais tu as perdu le sentiment. Tu n'entends plus ma voix! Ton ame va-t-elle s'éteindre, et ton cœur se glacer? Après tant de périls, après t'avoir sauvée, ô moitié de mon ame! la mort, la mort cruelle te saisit dans nos bras! O mon cher Orozimbo, le jour qui nous rassemble sera-t-il le plus malheureux de tes jours et des miens! N'as-tu revu ta sœur que pour l'ensevelir? n'as-tu embrassé ton ami, ne l'as-tu retiré des flots, que pour le voir, désespéré, s'y précipiter pour jamais?»
Cependant le canot avait abordé au rivage, et le cacique et Molina ne savaient que penser de cet événement. «Ah! vous voyez le plus heureux des hommes, si je puis ranimer cette femme expirante, leur dit Orozimbo: c'est ma sœur; voilà cet ami dont je vous ai tant de fois parlé. Le ciel réunit dans mes bras ce que j'ai de plus cher au monde. Ah! s'il est possible, aidez-moi à rendre la vie à ma sœur.»
Lorsqu'Amazili, ranimée, ouvrit les yeux à la lumière, elle crut, au sortir d'un pénible sommeil, être abusée par un songe. Elle regarde autour d'elle; elle n'ose en croire ses yeux. «Quoi! dit-elle, est-ce vous? mon frère! mon ami! Parlez, rassurez-moi.—Oui, tu revois Télasco.—Tous mes sens sont troublés; mon ame est égarée; je ne sais encore où je suis. Télasco! j'étais avec toi, et nous allions périr ensemble. Mais mon frère!—Il est dans tes bras. Notre bonheur est un prodige.—Hélas! je suis trop faible pour l'excès de ma joie. Viens, Télasco, retiens mon ame sur mes lèvres; je sens qu'elle va s'échapper.» Elle achève à peine ces mots; et sans un déluge de larmes qui soulagea son cœur, elle allait expirer. Télasco recueillit ces larmes. Rends le calme à tes sens, respire, ô mon unique bien! lui disait-il, vis pour aimer, pour rendre heureux un frère, un époux, qui t'adorent.—Mon ami! mon frère! c'est vous! redisait-elle mille fois en leur tendant les mains; je retrouve tout ce que j'aime! Dites-moi sur quels bords et quel prodige nous rassemble. Sommes-nous chez un peuple ami?—Vraiment ami, lui dit Alonzo; et je vous réponds de son zèle. Voilà son roi qui nous est dévoué; et plus loin, par-delà ces hautes montagnes, règne un monarque plus puissant, qui nous comble de ses bienfaits.»
La joie et le ravissement de ces trois Mexicains ne peut se concevoir. Ils ne se lassaient point d'entendre mutuellement leurs aventures; et le souvenir retracé des dangers qu'ils avaient courus, les faisait frémir tour-à-tour.
Cependant le rempart s'élève; Alonzo le voit s'achever. Il instruit, il exerce le cacique et son peuple à la défense de leurs murs; et après avoir tout prévu, tout disposé pour leur défense, il retourne auprès de l'Inca, suivi de ses trois Mexicains.
Ataliba reçut avec tant de bonté la sœur et l'ami d'Orozimbo, qu'en se voyant dans son palais, ils croyaient être au sein de leur patrie, dans la cour des rois leurs aïeux.
Mais ce monarque généreux était loin de jouir lui-même du repos qu'il leur procurait. Une profonde mélancolie s'est emparée de son ame. Puissant, aimé, révéré de son peuple, il fait des heureux, et il ne l'est point. La fortune, envieuse de ses propres dons, a mêlé l'amertume des chagrins domestiques aux douceurs apparentes de la prospérité.
CHAPITRE XXVI.
La confiance d'Ataliba autorisait Alonzo à chercher dans son ame le secret de cette tristesse dont il le voyait consumé. «Inca, lui dit-il, j'appréhende que le danger qui te menace, et dont j'ai voulu t'avertir, ne t'ait frappé trop vivement.»