Assis aux genoux de Cora, Alonzo respirait à peine. Le trouble, le saisissement, cette timidité craintive qui se mêle aux brûlants désirs, et dont l'émotion redouble aux approches du bonheur, suspendent son impatience. Il presse de ses mains, il presse de ses lèvres la main tremblante de Cora. «Fille du ciel, lui disait-il, est-ce bien toi que je possède, toi, l'unique objet de mes vœux? Qui m'eût dit qu'un prodige, dont frémit la nature, s'opérait pour nous réunir, et qu'il n'épouvantait la terre, que pour nous dérober aux yeux de tes surveillants inhumains? Un dieu, sans doute, a pris pitié de mon amour et de mes peines. Ah! profitons de sa faveur. Nous voilà seuls, libres, cachés, et n'ayant pour témoin que la nuit, qui jamais n'a trahi les tendres amants. Mais ces instants si précieux s'écoulent; n'en perdons plus aucun; et, si je te suis cher, dis-moi: Sois heureux.»—«Sois heureux, dit-elle;» et dès ce moment un nuage se répandit sur l'avenir.

A leurs yeux tout s'est embelli. La sérénité de la nuit, la solitude, le silence, ont pour eux un charme nouveau. «Ah! le délicieux séjour! disait Cora. Pourquoi chercher un autre asyle? Cette douce clarté, ces gazons, ces feuillages semblent nous dire: Où voulez-vous aller? où serez-vous mieux qu'avec nous?—O douce moitié de moi-même, dit Alonzo, ainsi toujours puisses-tu te plaire avec moi! Passons ici la nuit, et demain, dès l'aube du jour, fuyons des lieux où tu es captive. Allons… que sais-je? où le destin nous conduira: fût-ce dans un antre sauvage, j'y vivrais heureux avec toi; et sans toi, je ne puis plus vivre.» Ainsi le fol amour faisait parler Alonzo. Cora le pressait dans ses bras; et il sentait tomber sur son visage les larmes qu'elle répandait. «Mon ami, lui dit-elle, éloignons, s'il se peut, une prévoyance affligeante. Je suis avec toi, je ne veux m'occuper que de toi: qu'un bien que j'ai tant souhaité ne soit pas mêlé d'amertume.»

Cora ne savait point encore le nom de son amant; elle désira de l'entendre, et le répéta mille fois. Il lui parla de sa patrie; il voulut même la flatter de la douce espérance de voir un jour avec lui les bords où il était né. Elle n'en fut point abusée, et la réflexion cruelle écarta cette illusion. Enfin le sommeil suspendit tous les mouvements de leurs ames; et Cora, aux genoux d'Alonzo, reposa jusqu'au point du jour.

L'étoile du matin éveille les oiseaux, et leurs chants éveillent Alonzo. Il ouvre les yeux, et il voit Cora: ses yeux parcourent mille charmes. Il approche sa bouche de ses lèvres de rose, où la volupté lui sourit; il en respire l'haleine; et son ame y vole, attirée par un souffle délicieux.

Il ouvre les yeux et il voit Cora: ses yeux parcourent mille charmes.

Cora s'éveille; un tressaillement mêlé de frayeur et de joie, exprime son émotion. «Est-ce toi, dit-elle en se précipitant dans le sein d'Alonzo, est-ce bien toi que je retrouve? Ah! je croyais t'avoir perdu.—Non, Cora, non; rassure-toi: nous ne serons point séparés. Mais hâtons-nous: voici l'aube du jour; gagnons le détroit des montagnes; et sur la foi de la nature, qui nourrit les hôtes des bois, cherche avec moi, dans leur asyle, la liberté, le premier des biens après l'amour.—Ah! cher Alonzo, dit Cora, que ne suis-je seule, avec toi, dans ces forêts où elle règne! que n'y suis-je inconnue au reste des mortels!» Et, en disant ces mots, elle le serrait dans ses bras; elle frémissait; et ses yeux, attachés sur ceux de son amant, se remplissaient de larmes. Attendri et troublé lui-même, il la presse de lui avouer ce qui l'agite. Elle s'effraie du coup qu'elle va lui porter; mais elle cède enfin. «Délices de mon ame, mon cher Alonzo, lui dit-elle, mon cœur est déchiré; le tien va l'être; mais pardonne: un devoir sacré, un devoir terrible m'enchaîne; il va m'arracher de tes bras; voici le moment d'un éternel adieu.—Ah! que dis-tu, cruelle?—Écoute. En me dévouant aux autels, mes parents répondirent de ma fidélité. Le sang d'un père, d'une mère, est garant des vœux que j'ai faits. Fugitive et parjure, je les livrerais au supplice; mon crime retomberait sur eux; et ils en porteraient la peine: telle est la rigueur de la loi.—O dieu!—Tu frémis!—Malheureuse! qu'as-tu fait? qu'ai-je fait moi-même? s'écria-t-il en se précipitant le front contre terre et en s'arrachant les cheveux. Que ne m'as-tu montré plutôt l'abyme où je tombais, où je t'entraînais?… Laisse-moi. Ton amour, ta douleur, tes larmes redoublent l'horreur où je suis… Que veux-tu? que je te remmène? Tu veux ma mort… Te retenir! oh! non; je ne suis pas un monstre. Je ne souffrirai pas que tu sois parricide; je ne le souffrirai jamais. Va-t'en… cruelle!… Arrête! arrête! Je me meurs.»

Cora, désolée et tremblante, était revenue à ses cris, était tombée à ses genoux. Il la regarde, il la prend dans ses bras, l'arrose de ses pleurs, se sent baigner des siens, lui jure un éternel amour; et, dans l'excès de sa douleur, il s'égare et s'oublie encore. «Que faisons-nous? lui dit Cora; voilà le jour. Si nous tardons, il ne sera plus temps; et mon père, et ma mère, et leurs enfants, tout va périr. Je vois le bûcher qui s'allume.—Viens donc, viens, lui dit-il, avec le regard sombre, l'air farouche du désespoir;» et tout-à-coup s'armant de force, de cette force courageuse qui foule aux pieds les passions, il la prend par la main, et, marchant à grands pas, la remmène, pâle et tremblante, jusqu'au pied de ces murs, où elle va cacher son crime, son amour, et son désespoir.

L'amour, dans l'ame de Cora, n'avait été, jusqu'au moment de cette fatale entrevue, qu'un délire confus et vague: elle n'en connut bien la force que lorsqu'elle en eut possédé l'objet. Sa passion, en s'éclairant, a redoublé de violence; le souvenir et le regret en sont devenus l'aliment; et le désir, sans espérance, toujours trompé, toujours plus vif et plus ardent, en est le supplice éternel.

Mais du moins elle est sans remords et sans frayeur sur l'avenir. Le désordre de cette nuit, où chacun tremblait pour soi-même, n'a pas permis qu'on s'aperçût de sa fuite et de son absence; elle ne se fait point un crime de l'égarement où l'ont précipitée le péril, la crainte, et l'amour. Sa plus cruelle prévoyance est d'être en proie au feu qui la consume, et qui ne s'éteindra jamais. Son amant est plus malheureux. Il éprouve les mêmes peines, et de plus un souci rongeur qui le tourmente incessamment.