«Il est étrange cependant, reprit Alonzo, que des mains qui se consacrent aux autels, et qui viennent d'y présenter les parfums et les sacrifices, prennent, l'instant d'après, la bêche et le hoyau, et que la terre soit labourée par les enfants du soleil.»

«Les enfants du soleil font ce que fait leur père, dit le prêtre. Ne vois-tu pas qu'il est tout le jour occupé à fertiliser nos campagnes? Tu l'admires dans ses bienfaits, et tu reproches à ses enfants de l'imiter dans leurs travaux!»

Le jeune Espagnol, confondu, insistait cependant encore. «Mais le peuple, dit-il, n'est-il pas obligé de cultiver pour vous les champs qui vous nourrissent?»

«Le peuple est obligé de venir à notre aide, dit le vieillard; mais c'est à nous d'être avares de sa sueur.»

«Vous avez, dit Alonzo, de quoi payer ses peines; et votre superflu…—Nous n'en avons jamais, dit le vieillard.—Comment! ces richesses immenses!—Ces richesses ont leur emploi. Si tu as vu nos sacrifices, ils consistent dans une offrande pure, dont la plus légère partie est consumée sur l'autel: le reste en est distribué au peuple. Tel est l'emploi que le soleil veut que l'on fasse de ses biens. C'est lui rendre le culte le plus digne de lui: c'est sur-tout à ce caractère que l'on reconnaît ses enfants. Nos besoins satisfaits, le reste de nos biens n'est plus à nous: c'est l'apanage de l'orphelin et de l'infirme. Le prince en est dépositaire; c'est à lui de le dispenser: car personne ne doit mieux connaître les besoins du peuple, que le père du peuple.»

«Mais, en vous dépouillant ainsi, ne retranchez-vous point de la vénération qu'aurait pour vous la multitude, si elle vous voyait vous-même répandre avec magnificence ces richesses, qui vous échappent obscurément et sans éclat?»

Le sage vieillard, à ces mots, sourit modestement, et ses mains reprirent la bêche.

«Pardonnez, lui dit Alonzo, à l'imprudence de mon âge: je vois que je vous fais pitié; mais je ne cherche qu'à m'instruire.»

«Mon ami, lui dit le vieillard, je ne sais si le faste et la magnificence inspireraient autant de vénération que la simplicité d'une vie innocente; mais ce serait une raison de plus de nous dépouiller de nos biens: car, en nous flattant d'être aimés et honorés pour nos richesses, nous nous dispenserions peut-être de nous décorer de vertus.»

Alonzo quitta le vieillard, attendri de sa piété, et pénétré de sa sagesse.