«Eh bien, venez-vous, lui dit-elle, de céder à l'orgueil rebelle de l'usurpateur de vos droits? Venez-vous d'annoncer au monde que les lois du soleil doivent toutes fléchir devant les volontés d'un homme? que l'ivresse, l'égarement, le caprice d'un roi fait le sort d'un État? qu'un père injuste peut exclure son fils de l'héritage auquel la nature l'appelle, et en disposer à son gré?»
«Je suis loin d'applaudir, lui répondit l'Inca, à ces dangereuses maximes; et si je dissimule l'iniquité d'un père, croyez que je m'y vois forcé.» Alors il lui dit les raisons qui s'opposaient à son ressentiment.
«Ces raisons spécieuses, lui répliqua sa mère, m'en cachent deux, que je pénètre, et que vous n'osez avouer. L'une est l'espoir, qu'à votre tour il vous sera permis de mettre la passion à la place des lois; et déja de fières rivales partagent entre leurs enfants les débris de votre héritage et de l'empire du soleil. L'autre raison qui vous retient, c'est l'indolence et la mollesse, la peine de prendre les armes, et la frayeur d'être vaincu: ainsi du moins va le penser tout un peuple, témoin de cette paix infâme; et de vaines raisons ne l'éblouiront pas. Le règne de tous vos aïeux a été marqué par la gloire; le vôtre le sera par une honte ineffaçable. Cet empire qu'ils ont fondé, qu'ils ont étendu, affermi par leur courage et leur constance, vous, par votre faiblesse, vous l'aurez dégradé, vous en aurez hâté la décadence et la ruine; le sang aura perdu ses droits; et le premier exemple de ce lâche abandon, c'est mon fils qui l'aura donné! Est-ce là honorer la mémoire d'un père? et pour lui, et pour vos aïeux, et pour ce dieu lui-même, dont vous êtes issu, le plus coupable des outrages, n'est-ce pas d'avilir leur sang? Si votre père eut des vertus, imitez-les: s'il eut un moment de faiblesse, avouez, en la réparant, ce que vous ne pouvez cacher, qu'il fut homme, fragile, et une fois séduit par les caresses d'une femme; et, après cet aveu, faites céder aux lois, qui sont toujours sages et justes, la passion, qui est aveugle, et le caprice passager, que le regret désavoue et condamne.»
L'Inca voulut insister sur les maux qu'entraînait la guerre civile. «Non, non, dit-elle; allez souscrire à cette paix déshonorante que l'usurpateur vous impose; et s'il le faut, pour le fléchir, mettez votre sceptre à ses pieds. O malheureux enfant! s'écria-t-elle enfin en embrassant le jeune prince, que je te plains! et qui m'eût dit qu'un jour tu aurais à rougir de ton père!» A ces mots, elle s'éloigna.
L'Inca, mortellement blessé de ces reproches, sortit, et fit dire à l'instant à l'ambassadeur de Quito, que la guerre était déclarée, et qu'il se hâtât de partir. Alonzo lui fit demander qu'il voulût bien le voir encore; mais ses instances furent vaines, et le soir même il fut remmené au-delà de l'Abancaï.
CHAPITRE XXXIII.
Ataliba fut consterné, quand il apprit le mauvais succès de l'entremise d'Alonzo. Il s'enferme seul avec lui; et après l'avoir entendu: «Roi superbe, s'écria-t-il, rien ne peut donc te fléchir; tu veux ou ma honte ou ma perte! Le ciel est plus juste que toi, et il punira ton orgueil.» A ces mots, se précipitant dans les bras du jeune Espagnol: «O mon ami! dit-il, que de sang tu vas voir répandre! Nos peuples égorgés l'un par l'autre!… Il l'aura voulu, il sera satisfait; mais la peine suivra le crime.»
«Dispose de moi, lui dit Alonzo. Avec la même ardeur que j'implorais la paix, laisse-moi repousser la guerre; et quelque soit le sort des armes, permets à ton ami de vaincre, ou de mourir à tes côtés.»
«Non, dit le prince en l'embrassant, je ne veux point t'associer aux forfaits d'une guerre impie. Garde-moi ta valeur pour des périls dignes de toi. Tu n'es pas fait, sensible et vertueux jeune homme, pour commander des parricides. C'est bien assez que j'y sois condamné. Toi seul, et quelques vrais amis à qui j'ai confié mes peines, vous lisez au fond de mon cœur. Le reste du monde, en voyant la discorde armer les deux frères, confondra l'innocent avec le criminel. Laisse-moi ma honte à moi seul; et ménage tes jours, pour ne partager que ma gloire.»
Orozimbo et ses Mexicains, Capana et ses sauvages voulaient aussi s'armer pour sa défense. Mais il les refusa de même; et il ne leur permit, comme au jeune Espagnol, que de l'accompagner jusqu'aux champs d'Alausi sur les confins des deux royaumes.