Le comte de Montfort se fait partout reconnaître comme duc de Bretagne. Cependant les seigneurs de Clisson[ [264], de Tournemine, de Quintin[ [265], de Beaumanoir[ [266], de Laval, de Gargoule, de Lohéac[ [267], d'Ancenis, de Retz, de Rieux[ [268], d'Avaugour[ [269], refusent d'obéir au nouveau duc; quelques-uns de ces seigneurs quittent la Bretagne, soit pour guerroyer à Grenade et en Prusse, soit pour entreprendre le pèlerinage d'outre-mer. P. [291].
Jean de Montfort comprend la nécessité de se faire un allié puissant qu'il puisse opposer au roi de France, oncle et allié naturel de Charles de Blois. C'est pourquoi il s'embarque à Gredo[ [270] (Redon) en basse Bretagne pour l'Angleterre, arrive en Cornouaille et débarque au port de Cepsée; de là, il se rend à Windsor auprès d'Édouard III. Le comte de Montfort fait hommage lige pour le duché de Bretagne au roi d'Angleterre qui promet en retour d'aider et de défendre son vassal contre tous, spécialement contre le roi de France; puis il retourne à Nantes, comblé des présents et des faveurs d'Édouard III[ [271]. P. [100] à [102], [291] à [298].
Le vicomte de Rohan, les seigneurs de Clisson, d'Avaugour et de Beaumanoir se rendent en France et informent Charles de Blois des succès de Jean de Montfort. Charles de Blois implore contre son compétiteur l'appui du roi de France son oncle. Philippe de Valois, de l'avis des pairs et grands barons de son royaume, prend le parti de mander à Paris l'adversaire de son neveu; les seigneurs de Mathefelon, de Gaussan et Grimouton de Chambly[ [272], vont à Nantes notifier au comte de Montfort la volonté du roi de France. Jeanne de Montfort conseille à son mari de ne pas répondre à l'appel de Philippe de Valois. Cependant, le comte de Montfort, après avoir hésité quelque temps, vient à Paris où il fait son entrée en somptueux équipage et avec une suite de plus de trois cents chevaux. P. [102], [103], [298] à [300], [302], [303].
L'entrevue du comte avec le roi de France a lieu dans une grande chambre du palais décorée de magnifiques tapisseries. Aux côtés du roi siégent le comte d'Alençon son frère, le duc de Normandie son fils, Eude, duc de Bourgogne et Philippe de Bourgogne, fils du duc, le duc de Bourbon, Jacques de Bourbon alors comte de Ponthieu, les comtes de Blois, de Forez, de Vendôme et de Guines, les seigneurs de Coucy, de Sully, de Craon, de Roye, de Saint-Venant, de Renneval et de Fiennes. Philippe de Valois reproche à Jean de Montfort d'avoir fait hommage du duché de Bretagne à Édouard III. Le comte répond que ce reproche n'est nullement fondé, mais en même temps il maintient la légitimité de ses prétentions à l'héritage de Bretagne. Le roi enjoint à Jean de Montfort de ne pas quitter Paris avant quinze jours et d'attendre que les pairs, chargés d'examiner la question pendante entre lui et Charles de Blois, aient décidé de quel côté est le bon droit. Découragé par un accueil aussi défavorable, le comte de Montfort estime prudent de ne pas attendre le jugement des pairs. Un soir, il prend l'habit d'un de ses ménestrels, monte à cheval sans autre suite qu'un valet de ménestrel, et à la faveur de ce déguisement, s'échappe à la dérobée de Paris dont on ne fermait point alors les portes; pendant que ses chambellants font courir le bruit que leur maître est couché malade dans son lit, il regagne en toute hâte la Bretagne et va rejoindre à Nantes la comtesse sa femme. P. [103] à [105], [300] à [302], [303] à [306].
Le roi de France et Charles de Blois sont furieux quand ils apprennent que le comte de Montfort vient de s'échapper de leurs mains. Les pairs et grands barons, réunis en conseil pour statuer sur les prétentions respectives de Charles de Blois et de Jean de Montfort à l'héritage de Bretagne, se prononcent tout d'une voix en faveur de Charles de Blois; ils fondent leur jugement sur deux considérants principaux. 1o Jeanne, femme de Charles de Blois, à titre de fille unique de Gui, comte de Penthièvre, frère de père et de mère de Jean III, duc de Bretagne, dernièrement mort, a plus de parenté avec le dit duc que Jean de Montfort, qui est seulement frère de père de Jean III[ [273]; 2o d'ailleurs le comte de Montfort, même en supposant qu'il y ait quelque chose de fondé dans ses prétentions, est atteint de forfaiture, d'abord pour avoir relevé le duché d'un seigneur autre que le roi de France de qui on le doit tenir en fief, ensuite pour avoir transgressé les ordres et cassé l'arrêt de son suzerain en quittant Paris sans congé[ [274]. P. [105] et [106].
Charles de Blois, confiant en son droit après le jugement prononcé en sa faveur, assuré en outre de l'appui du roi de France, entreprend de reconquérir à main armée son duché de Bretagne. Le duc de Normandie est adjoint à son cousin comme chef de l'expédition projetée. Les principaux barons qui s'engagent à faire partie de cette expédition, sont le comte d'Alençon, oncle de Charles de Blois, le duc de Bourgogne, le comte de Blois, frère de Charles, le duc de Bourbon, Louis d'Espagne, Jacques de Bourbon, le comte d'Eu, connétable de France et le comte de Guines, son fils, le vicomte de Rohan, les comtes de Forez, de Vendôme et de Dammartin, les seigneurs de Coucy, de Craon, de Beaujeu, de Sully et de Châtillon. On fixe à Angers le rassemblement général. P. [106] et [107], [306] et [307].
CHAPITRE XLV.
1341. EXPÉDITION DU DUC DE NORMANDIE ET DE CHARLES DE BLOIS EN BRETAGNE[ [275] (§§ 147 à 150).
Le duc de Normandie, le comte d'Alençon, les ducs de Bourgogne, de Bourbon et les autres barons et chevaliers dont Charles de Blois s'est assuré le concours, se rendent à Angers, où rendez-vous général a été donné à tous les gens d'armes qui doivent faire partie de l'expédition de Bretagne. Toutes ces forces réunies s'élèvent à cinq mille armures de fer, sans compter trois mille Génois sous les ordres d'Ayton Doria et de Charles Grimaldi. Le Galois de la Baume commande aussi une nombreuse troupe de bidaus et d'arbalétriers. Cette armée chevauche en trois batailles. La première, composée de cinq cents lances, marche sous les bannières de Louis d'Espagne, du vicomte de Rohan, des seigneurs d'Avaugour, de Clisson et de Beaumanoir. La plus forte bataille est celle du duc de Normandie[ [276], où se trouvent les plus puissants seigneurs de l'armée, notamment les comtes d'Alençon et de Blois, Charles de Blois lui-même qui prend le titre et les armes de duc de Bretagne, et a fait hommage et féauté pour ce duché au roi de France. Raoul, comte d'Eu, connétable de France, est à la tête de la troisième bataille ou arrière-garde avec le comte de Guines[ [277], son fils, les seigneurs de Coucy, de Montmorency, de Quintin et de Tournemine. P. [107], [108], [307], [308].
Les Français passent par Ancenis et viennent mettre le siége devant Champtoceaux, qui est de ce côté la clef et l'entrée de Bretagne. Cette forteresse, assise sur un monticule au pied duquel coule une grosse rivière (la Loire), a pour capitaines et gardiens deux chevaliers de Lorraine, nommés Mile et Valerand[ [278]. Le duc de Normandie fait combler les fossés par les paysans des environs, tandis qu'on construit un château de bois monté sur douze roues qui peut bien contenir deux cents hommes d'armes et cent arbalétriers. Ce château de bois, tout pourvu d'assaillants, est amené à force de bras jusque contre les remparts de Champtoceaux. L'énorme machine se compose de trois étages: à l'étage le plus élevé se tiennent les gens d'armes, au second les arbalétriers, et tout en bas les sapeurs qui démolissent les murs par la base. Les assiégeants livrent, avec l'aide de cet engin, un assaut terrible qui coûte beaucoup de monde aux assiégés et leur fait dépenser toute leur artillerie. Les gens d'armes de la garnison, découragés, rendent Champtoceaux, sauve leur vie et leurs biens[ [279]. P. [108], [100], [309] à [310].
Le duc de Normandie, chef suprême de l'expédition, livre Champtoceaux à Charles de Blois, son cousin, qui laisse dans cette forteresse comme châtelain un chevalier nommé Rasse de Guingamp. Puis les Français prennent le chemin de Nantes, où le comte de Montfort s'est enfermé. Sur la route, ils s'emparent de Carquefou[ [280], place située près de Nantes, entourée de fossés et de palissades, mais dont la garnison, qui ne se compose que de vilains, ne peut tenir tête aux arbalétriers génois; la ville est prise et pillée; beaucoup des gens qu'on y trouve sont passés au fil de l'épée; on met le feu aux maisons, dont la moitié est la proie des flammes. P. [110], [310], [311], [313].