Le directeur venait vers nous, au travers des pelouses, escorté d’élèves qui devaient suivre les allées et décrivaient en courant des losanges, des huit, des S, autour de cet axe inflexible. Le thé fut pris dans son bureau où il recueille, accrochés au mur, les portraits des élèves les plus intelligents, des élèves morts, des plus beaux, et il me montrait ceux qui étaient à la fois dans les trois panneaux. Cloués face à la fenêtre, pour qu’on les vît mieux, les morts étaient déjà jaunis par le soleil. Sa fille Ruth nous servait, l’actrice, si maniérée quand elle joue, si naturelle dans la vie, avec Helen Doster, son amie de théâtre, qui a les qualités inverses, et toutes deux ce jour-là, l’une jouant, l’autre vivant, étaient également heureuses, simples. Elles me conduisirent au Hall.

Dans le Hall, il y avait les huit plaques des anciens élèves tués en France et les cendres même du neuvième, qui, suivant dans la guerre mon tracé exact, aux mêmes jours que moi s’était trouvé dans les hôpitaux en Occident, sur les navires en Orient. C’était de tous les Américains celui dont la jeunesse ressemblait le plus à la mienne, car Ruth me conta sa vie, et ce que je fus dans mon lycée sous un autre nom je l’avais été dans cette école. On me montra son dialogue, inachevé, sur Clytemnestre à Boston; on me le donna, je le finirais; on me montra ses dernières lettres, où je disais vouloir mourir pour un autre pays que le mien, où je demandais au directeur des boîtes de crackers, depuis revenues et que l’on mit, pour mon régiment, dans mon auto; ses photographies, et je vis ce qui aurait été à Beverley mon cheval, ma maison, ma sœur. Une maison calme et fleurie sur une île, dans un estuaire, et l’eau était salée à l’est, douce à l’ouest et dorée; une sœur déguisée en pierrot noir, impassible sous le magnésium, une sœur qui regarde le soleil en face. Nos destins même un jour s’étaient croisés, puisque je reconnus de Dorothée Simpson la même photo que j’ai, la même dédicace, et certains de ses goûts ont peut-être passé depuis et grandissent en moi, celui des yeux trop grands, des cheveux trop longs, des bouches trop petites, pour moi jusqu’à Dorothée si détestables.

Mais déjà le soleil s’abaissait et faisait scintiller tout le long de la colline, comme si le ciel avait les trois bordures qu’a la mer dans les atlas, les trois fils de cuivre du télégraphe. Nous avions à gravir les pentes sur lesquelles Longfellow et Emerson allaient rêver, et sur deux bancs différents, car ils rêvaient parfois le même jour. Deux élèves étaient nos guides; Bobby, le poète officiel de l’Ecole, qui rédigeait les discours en poèmes, les compliments en sonnets, et Harry, poète aussi, mais qui l’ignorait, et aucun maître n’osait le lui révéler, car il était le meilleur élève de la classe, et que peut-il advenir des thèmes ou des versions d’un somnambule qu’on éveille? D’une humeur infaillible, comme nos sourciers de France s’arrêtent juste au-dessus du bloc d’eau enterré, parfois il s’arrêtait, ne bougeant plus, et Bobby se hâtait vers lui, et le professeur aussi courait, car au point qu’il avait choisi il y avait toujours un vers à trouver pour Bobby, et pour le professeur un précepte moral.

Ainsi nous allions, Bobby sur nos talons, que des joies soudaines atteignaient, mesurées cependant et équilibrées aussitôt, selon leur poids, par un distique ou par un quatrain, qui croyait chercher des rimes en s’attardant devant deux fleurs ou deux nuages qui se ressemblent, et loin devant nous Harry vagabond, âme de découverte, que le directeur aujourd’hui surveillait sans émoi dans ce paysage connu, comme le chasseur son chien dans son propre clos. Du banc d’Emerson, je contemplais cette contrée où j’étais venu insensible, où j’avais repris peu à peu les biens que nous prend la guerre, le goût du ciel, le goût des forêts et des eaux. Triste départ de Paris, où mes amies me soignaient comme on soigne un musicien sourd, un peintre aveugle; où j’étais leur poète insensible. Tristes mois où rien ne m’atteignait, où j’apercevais tout à travers un voile, où je n’arrivais à soulever jusqu’à moi un être, un objet qu’en leur trouvant une ressemblance, et encore c’était une ressemblance avec un être et un objet d’un monde qui me restait inconnu. Mais aujourd’hui, je voyais, j’entendais. Un brin d’herbe crissait sous une dent de cigale, un brin d’herbe s’était plié, un autre noué, et il n’y avait point à craindre l’oubli, ce jour-là, de la part du dieu des gazons. Deux ormes hirsutes restaient courbés à l’angle droit devant deux ifs, dans la pose où nous les avions surpris, confus, désespérés d’avoir appris aux hommes que certains arbres sont esclaves et d’autres Génies. Nous ne parlions pas; le roulement des autos reliait des villages dentelés qui tournaient lentement. Nous songions chacun à ce qui est sa pensée seule, mais toutes ces pensées parfois se rejoignaient sur un oiseau, qui volait entre nous, qui, d’une aile à reflet, renvoyait à celui-là la pensée et le regard que celui-ci avait jetés. De sorte que soudain je pensais, et sans en voir la raison, à un chien fidèle, à la France, et, pensée du Directeur sans doute, à Dieu lui-même. Tout ce qui peut faire comprendre la vie de la terre, un ruisseau avec des méandres, une carrière, un étang, voilà quel était le paysage du philosophe qui ne voulut expliquer que les hommes. On voyait de biais encore le cimetière, et les lourdes pierres des tombes en raccourci comme les morts eux-mêmes dans Rembrandt. On voyait les élèves courir sur une piste, et, à l’arrivée, séparés par des intervalles immenses, ceux que d’en bas le juge terrestre ne voyait distants que de quelques pouces. On voyait sur une écluse le canot rouge aller, moi seul savais par quelle faiblesse de ses avirons, saccadé et sans but, et dans les grands domaines, pour la fureur des propriétaires, les fermiers user avec leur Ford les chemins neufs. On voyait, au milieu d’un fourré, de granuleux pommiers sauvages en fleurs et c’était la trace d’une des premières fermes d’émigrants, et les quakers qui n’ont jamais souri laissent ces squelettes parfumés... On croyait tout voir... Mais le directeur soudain nous montra Harry, étendu au-dessus de nous, qui avait trouvé, dédaignant celui d’Emerson, le vrai trône de la vallée, qui, bientôt, orienté dans sa vraie ligne, ne bougea plus, qu’il fallut rejoindre... Pauvre Emerson qui ne vit jamais, au ras du ciel, autour d’un clocher pointu, ce bosquet vers lequel volait un oiseau, puis allait un bicycliste, puis s’enfuyait un chien, puis courait un piéton, et qui ignora peut-être toujours qu’en Nouvelle-Angleterre, le soir, humains et animaux, s’unissent sous un bois d’érables et s’étendent, mais alternés, pour le sommeil.

FILM

Un matin...