D’ailleurs, le coucher du soleil vint aussi. De grandes vagues plates se succédaient, pourpres; l’angle de l’une se recourbait soudain, une page était cornée pour nous dans un livre encore inconnu. Le mousse lavait les bouées; on pourrait les jeter aux noyés sans se salir les mains. A la place exacte où se croisaient le reflet du soleil et l’onde de la T.S.F., l’opérateur illuminé notait la hauteur de l’Alpe escaladée la veille par les Italiens. Puis les oiseaux de mer se couchaient dans la mer. La femme en pleurs s’attristait d’apprendre que, pour la première fois depuis son lancement, le bateau n’avait pas d’enfant à bord, et soudain s’en réjouissait. Le mousse quêtait par ordre les cigarettes allumées, les jetait par dessus le bastingage, et signalait aux marins le mégot du capitaine, qu’on pût suivre des yeux un long moment. Pour masquer toute lumière on avait retrouvé dans quelque chantier les ronds de tôle découpés jadis dans le navire pour faire les hublots, dans un autre navire sans doute, car les femmes de chambre les ajustaient difficilement, debout sur notre valise neuve. Au salon s’assemblaient des ombres hostiles, attirées par l’idée du bridge,—une dame, avec d’énormes yeux dont elle n’abaissait jamais les paupières, quelque espionne,—et l’Américain à l’index coupé jouait Tannhaüser sur le piano qui semblait avoir perdu une note.

—Les chevaux pie portent malheur et non bonheur, disait Bordéras; et il m’en expliquait la cause.

Puis d’autres jours passaient. Le jour où nous étions au large des Açores, et l’on vit flotter des herbes, une table: au large de Terre-Neuve, il en vint une tortue. En face du Pôle même, et la dame aux yeux ouverts vit dans la même heure un poisson volant, un requin, un corsaire. Les dernières lettres reçues au départ, sur le quai de Bordeaux, se recouvraient peu à peu, par-dessus l’écriture anglaise adorée, des comptes au crayon du jeu de tonneau. Les kodaks, qui portaient au départ sur leur film entamé deux ou trois clichés de Carency, de Reims, photographiaient le canon de l’avant le matin, le canon de l’arrière le soir, et gardaient une plaque pour l’arrivée à New-York. En France, nos parents vivaient maintenant en retenant leur pensée, car ils ne pouvaient recevoir de nouvelles avant l’autre semaine que si nous étions morts. Sur notre grand bateau rouleur qui recevait les messages sans jamais y répondre, s’amassait comme autrefois, au temps sans télégrammes, une rouille, un secret. Seule, chaque soir, après avoir lu le communiqué, la dame se précipitait à son bureau et répondait par lettres. Quand une fumée s’élevait à l’horizon, deux rayons argentés bougeaient à la proue et à la poupe, c’étaient les canons qui tournaient sur leur pivot. Un grand charbonnier nous croisa, lent, usant son charbon avec avarice, usant le plus mauvais, fumant noir, un marin, un seul marin accoudé sur le pont et qui ne nous fit aucun signe. Les vents s’étaient calmés et les nuages s’entassaient par paquets à quelques mètres du cube d’eau dont ils étaient nés. Les vents se déchaînaient, et le commandant, pour faire le point, mettait son navire en travers de l’Atlantique. Bordéras me parlait des chats et de leur fidélité. Puis la nouvelle arriva que l’Amérique déclarait la guerre à l’Allemagne; on vit cinq passagers en complet de voyage descendre au galop dans leur cabine, tirant sur leur cravate, et remonter en uniforme: c’étaient les officiers de ma mission.

Or, il y avait à bord notre plus grand philosophe, qui allait à Washington, aidé de notre plus grand physicien, poser sur des mots choisis par Wilson les immenses colonnes d’air qui sont sur les mots français. S’il survenait un torpillage, le hasard voulait que nous montions sur le même canot. C’était à moi de le réchauffer, de lui donner ma part d’alcool. Si la barque coulait, c’est moi qui soutiendrais une minute encore sa tête au-dessus d’un gouffre. Nous coulions l’un avec l’autre. La première lueur aspirée par son âme libérée était mon âme, et j’en étais le premier aliment dans le stade où elle égalerait peut-être Dieu. Tous les après-midi, il sortait de sa cabine, sous un faux-nom,—le même toujours, sachant quelle médiocre continuité nous infligeons aux êtres,—mais me saluant chaque fois d’un nom différent, par je ne sais quelle flatterie. Etendu près de moi, il dilatait devant une mer entière la pensée conçue le matin par le hublot, il étalait et repassait de la main un papier roulé. Parfois, il prenait un crayon, il écrivait; et deux plans du monde par ce seul geste étaient pour moi fondus. Il cessait d’écrire, et le ciel ne s’appliquait plus contre la mer. Parfois, comme un poète s’amuse en plein soleil à regarder fixement les yeux d’un hibou captif, il regardait, sans le savoir peut-être, au fond de mes yeux. J’y laissais cette petite Idée nue qui les habite, mais d’ailleurs il ne voyait rien, et moi j’apercevais, dans les siens, sinon l’âme de sa pensée, du moins sa forme même, son spectre, matériel, fluide, presque aussi matériel qu’un regard,—mais après tout un philosophe est un homme. Parfois, à d’imperceptibles signes, je le sentais se loger et se complaire une minute, comme les archéologues s’étendent dans un tombeau grec pour voir la longueur des morts grecs, dans une pensée creusée par d’autres. Parfois, le soleil l’atteignait à la seconde exacte où deux pensées en lui se choquaient, il s’étonnait d’être pour la première fois, par ce choc, inondé de chaleur. Il se croyait seul, mais je surveillais, je concevais chaque mouvement et chaque glissade de sa pensée, je n’en éprouvais que le vertige physique, mais comme le roitelet caché sur la tête du plus grand des oiseaux, sans voler, sans penser, j’arrivais dans son monde même une ligne au-dessus de lui.

Etendu le premier, j’avais chaque jour à défendre contre Bordéras, sans qu’il le sût jamais, sa chaise longue et sa couverture. Une seule fois, Bordéras s’attardant, il fut obligé de tourner autour du navire, et commença l’après-midi par le paraphe qui la finissait d’ordinaire. Mon silence au début lui plaisait, puis l’inquiéta, et pour s’en libérer, il voulait m’adresser la parole. Tout un lundi, tout un mardi, je le vis chercher un prétexte... En vain... Avant de s’asseoir, il me regardait, il me visait; mais le cœur d’un homme, de haut, est un terrain d’atterrissage si étroit. Le jour où je me mis en uniforme, il lut tout haut le numéro de mon collet, et ce fut par les chiffres, puisque les mots se refusaient, qu’il put me saisir enfin; ainsi Pythagore parvint, avec sept chiffres en plus, à saisir le monde. Il me demanda si j’avais connu Clermont, adjudant dans ma brigade, son élève.

—J’avais connu Clermont. Nous étions amis. La semaine avant sa mort, je l’avais même rencontré, au repos, surveillant les exercices sur des champs labourés. Il m’avait crié au revoir, et était parti, suivant son commandant dans le même sillon, s’écartant de moi par la ligne la plus droite, posant ses pas minuscules avec précautions dans les larges empreintes du commandant, et tous les huit jours avant sa mort, jours de boue, il put rester propre, mais il ne laissa point de traces à lui.

Il voulut savoir si Clermont avait souffert, qui détestait le froid, qui se chargeait de diriger le poêle au Collège de France.

—Il gelait. Nous gelions. Pour que nous puissions entendre les balles, on nous confisquait nos cache-nez. Pour que nous n’ayons pas le tétanos, au cas où les balles nous traverseraient, on nous interdisait nos peaux de bique. Comme nous tous Clermont réclamait l’été, quand le général nous ferait combattre tout nus, sans doute invulnérables.