Je ne vous dirai pas ce qu’est Paris. On a couvert avec des sacs de sable tout ce qui vaut, m’a-t-on dit, d’être admiré, et j’ai rencontré Mason, le professeur d’art à Albany, qui essayait de voir par les interstices. Privé de toutes ses beautés, Paris est la plus belle ville du monde; je passe près de chaque amas de sacs intimidé, comme en lisant le Chaucer où mon oncle puritain avait barré d’encre indélébile toutes les métaphores; je passe près de la Danse, près de la Marseillaise voilées en détournant la tête, mais le cœur vers elles, comme près d’un charme, d’un attribut secret de Paris. Dans la rue des passants portent une poussière blanche sur les épaules, c’est qu’ils ont été dans la cave à cause des gothas, et le Sacré-Cœur tout entier en sort chaque matin, aveuglant. Chacun surveille sans haine la lune et ce trou d’argent qui chaque soir s’agrandit, comme si la plus grande torpille allait passer par la pleine lune et l’on évite de se mettre en dessous. Je vis un avion s’abattre un jour d’alerte sur la place de la Concorde, l’aviateur en sortir, marcher trois grands pas, un petit, et mourir en fantassin au centre exact de sa ville, du devoir. Le canon tonne: suivant les trottoirs nord-est à cause de la pièce géante, les rues sud à cause des courants d’air, avec des écarts sud-ouest-nord-sud pour éviter les pensionnats de garçon, des files de fillettes en capuchons gagnent les catacombes. C’est alors que je vais voir Hélène Grandin.

Car, je vous en dois l’aveu, Leslie s’est fiancé à son passage dans Paris. Lui qui recula toute sa vie devant le mariage dans le pays où l’on s’engage en un jour, en France où tout est convention et attente en un jour il a trouvé sa femme. Hélène habite deux chambres d’où l’on aperçoit à peine la rue, mais, du débarras, en posant un tabouret sur une chaise et la chaise sur le fauteuil, par une lucarne on voit tout Paris. Elle me reçoit sans chagrin, sans prévenance. Rien en moi qui l’émeuve, qui l’attire. O légère Gladys, ô indécise et qui nous avez cru semblables, elle ne remarque pas que nous étions jumeaux, elle n’a vu dans Leslie que ce centième de corps, ce centième d’âme par quoi il différait de moi, elle ne l’a aimé que par ce qui toujours vous sera inconnu; et j’ai enfin le sentiment, non pas qu’une part de mon être, mais un être entier avec Leslie est mort. Je lui prends la main, ma main tremble. J’éprouve toujours l’angoisse, près d’une femme d’un autre pays que le mien, de voir une femme d’un autre siècle. Je ne peux découvrir ce qu’il y a du présent dans Hélène, elle est du siècle passé, du siècle prochain. Je regarde ses yeux, mes yeux me piquent. Tout ce qui est sans couleur et terne dans la chambre devient étincelant dans ses prunelles, les rideaux sombres, les meubles sombres, et tout ce qui est éclatant y devient terne et voilé, des couverts d’argent, le soleil. Entre le soleil tout noir et un chapeau de deuil qui étincelle, je vois le visage de Leslie flotter, sourire. Je dis à Hélène que je suis fiancé, que vous vous appelez Gladys, que ma famille est la sienne, et Gladys égoïste sa sœur généreuse. J’engage pour cette orpheline nos biens et l’Amérique entière, et même ce qui nous appartient à peine, car je lui décris le Grand Cañon, les Buildings, le parc de Yellowstone comme si je les lui offrais. J’insiste.

—Oui, répond-elle...

Que veut dire oui en français? Oui veut-il dire que le Grand Cañon est trop désert, qu’il faut le combler d’éléphants, de lions; que les Buildings sont trop blancs, qu’il faut les peindre en rouge, en argent?... Oui veut-il dire que l’on voit Gladys telle qu’elle est ce matin d’avril, agitée sur notre côte Pacifique, commandant ses amies à cheval sur les chevaux de bois flottants et dirigeant la houle? Oui veut-il dire que la vague arrive, que Gladys tend les épaules, ferme de la main sa bouche riante, car l’idée ne lui vient pas de ne pas rire? Oui veut-il dire que l’on accepte tout cela, que l’on refuse? J’ai honte soudain des pays heureux. Je parle à Hélène de la gloire, de la beauté qu’il y a à mourir pour son pays, pour une femme, et, c’était le cas de mon frère, pour deux femmes, pour deux pays. Elle secoue lentement la tête, de gauche à droite:

—Oui,... fait-elle.

Adieu, Gladys. J’ai rejoint la brigade de Leslie et tout un jour je suis resté au poste de son général. C’était un carrefour, sur lequel des camions, des compagnies fatiguées s’arrêtaient d’elles-mêmes comme des locomotives sur une plaque, et soufflaient, attendant qu’elle tournât. J’attendais Farnsworth, celui que vous appelez Lunettes à cause de ses énormes prunelles, qui semble un Cyclope étonnant, un Cyclope à deux yeux, et qui a vu de ces immenses cercles mourir Leslie. J’attendais avec le chien du major qu’on ne laissait point ce jour-là faire la chasse aux obus, car on craignait des obus asphyxiants, et le major seul courait pour arriver premier aux blessés. Je vis passer l’avion de notre ami Thaw qui tous les jours va planer une minute à trois mille cent deux mètres au-dessus d’un village ennemi, point exact, hauteur exacte où pour la dernière fois fut aperçu son ami Morton, disparu, et comme si c’était là-haut à un mètre près qu’on dût le retrouver. On apportait des morts tués par les gaz. Des soldats avec crainte délaçaient le masque, par crainte de trouver un ami,—plus triste encore de découvrir un visage pour tous méconnaissable. J’aidais à les porter ensuite à l’ombre, à l’écart, près de ces renflements ou de ces creux de la terre qui semblent faits, par leur forme, pour tenir un corps étendu, et dites à l’Amérique que tous les tués de la septième brigade ont été ce jour-là enterrés dans le bon sens. Parfois le vent nous jetait au visage, comme une mitrailleuse, des gouttes dures de pluie; nous frissonnions, découverts par une fausse mort. Des Français passaient le visage nu, à côté de nos artilleurs masqués, et nous comprenions qu’ils étaient dans leur air, que nous nous battions près d’eux comme des scaphandriers près des génies des eaux et ce soir encore, dans ce petit parc, près de ce petit clocher, je me sens un masque, et je prends, pour l’arracher, mon visage dans mes deux mains.

O Gladys, vous rappelez-vous cette gouvernante qui nous obligeait à la fin de chaque lettre, en post-scriptum, de définir un des mots qui honorent les hommes, le mot loyauté, le mot éternité, et je fus privé de dessert une semaine pour avoir décrit, dans la lettre à notre évêque, le mot Gladys. Voulez-vous aujourd’hui le mot Nostalgie, le mot Tristesse, sont-ils de ceux qui vous honorent? J’ai vu Farnsworth. Leslie, toujours ennemi de l’emphase, a trouvé un prétexte à mourir pour la France. Il était venu aux tranchées les poches pleines d’oranges, car Farnsworth les aimait; son ami était devant les lignes en patrouille, cerné, il le rejoignit en rampant, le sauva de trois Allemands, mourut pour la plus belle cause, mais à propos d’un ami, et il eut même le temps de lui donner une dernière orange, car il avait lancé les autres ses grenades épuisées. O Gladys cruelle et rose, pourquoi faut-il que le mot Bonheur soit le seul, aujourd’hui que j’aie envie de vous décrire? Le Bonheur Gladys, est l’accord entre tous les hommes, chacun, le nègre aussi, comprenant les plus grands; le bonheur est de sentir son âme immense et au centre son corps minuscule comme un noyau; de voir recommencer, mais cette fois comme s’ils étaient faits pour vous seul, à votre seule intention, tous les gestes qu’on a vus sans les comprendre un quart d’heure plus tôt, quatre soldats amis des requins, des Saxons, lever leurs verres entourés d’ombres de lauriers, s’asseoir autour d’un tronc d’arbre coupé en étendant les mains vers lui comme les fakirs autour d’une graine qui va devenir tout à l’heure palmier; de voir, sans que rien en ce monde puisse l’expliquer, l’Américaine soudain donner à boire, la Française, à manger, deux grands pays changer leur but et leur fonction par simple bienveillance, et, suprême bonheur, de voir un canard, ses ailes ouvertes, plus lent que le courant lui-même, balayer, pour en enlever la poussière, le ruisseau étincelant.