Le dîner s’achève. On distribue les éphémérides de la guerre que tous les membres du Club ont réclamés. Désormais ils sauront enfin à toute heure ce que les Français, tous ensemble, ont fait voilà juste un an, voilà deux ans. Mais déjà cela ne leur suffit plus: ils veulent apprendre ce qu’a fait chaque Français à chaque heure, ils interrogent chacun de nous, à brûle-pourpoint, comparant les réponses. Que faisions-nous le 3 avril, le 15 juin? Parfois, sans qu’ils s’en doutent, ils atteignent un de ces jours sensibles que l’on tait, ils enfoncent dans notre cœur même, comme le douanier sa pointe dans la caisse où se cache un homme. Parfois un jour qui n’a pour anniversaire, dans ces trois années mêmes, que des jours de repos et de paix, et ils passent un peu désappointés le bras à travers toute ma guerre. Mais aujourd’hui ils tombent bien, et j’avoue tout, et j’ai des raisons aussi de m’en souvenir:
—Voilà un an? insiste l’orfèvre.
—Un an? Quel jour c’était? C’était le jour le plus long de l’année. Ma fête allait bientôt venir, tout en haut du printemps, comme un portrait cloué au-dessous, juste au-dessous de la frise. C’était un jour où se baignaient une lune et un soleil tous deux entiers. Un soleil allongé, transparent,—je le reconnaîtrais, si je le voyais,—percé de part en part par ses propres rayons. Soudain, le vent se leva, puis la rafale, un objet me frappa au visage; pas de sang, ce n’était pas une balle: c’était une carte de visite, je la ramassai, je lus le nom: c’était la carte de mon lieutenant disparu depuis deux mois, que nous croyions depuis deux mois en France, jouant au jacquet, qu’il adorait. Le crépuscule vint; avec son ancien ordonnance, je me glissai devant les lignes et il était là, à demi enterré; l’ordonnance le reconnut à ses jambières neuves: de ses poches coupées par un rôdeur tombaient des lettres, et une autre carte de visite, toute prête à m’appeler au prochain ouragan...
Il se tait.
—Voilà deux ans?
—Encore ma fête. Mais cette fois c’était la nuit. Près de moi dormait Juéry monté aux tranchées pour me voir et qui répondait "Invité" chaque fois qu’un chef de patrouille le secouait. De petites étoiles se logeaient dans les plus grosses et n’en bougeaient plus. Ma sentinelle aussi dormait dans une ombre plus grande qu’elle. Je m’approchais en rampant, je la prenais par les épaules:
—Et si j’étais les Turcs, que ferais-tu maintenant?
Elle se débattait sans pouvoir dégager ses bras, elle balbutiait:
—Mon lieutenant, je vous... je vous tuerais.
Il se tait.