Elle me prit dans ses bras, pour la première fois me berçant, et ne me reprocha point d’avoir appris sans elle à lui sourire. La fourchette de mon père, bousculée, tourna comme une boussole et indiqua la nuit.

—C’est une petite fille, Don Manuel, qui vous enseigna à verser des larmes. C’est votre cousine Renée-Amélie, qui couchait près de vous, le soir où les révolutionnaires prirent le palais. Les suivantes s’étaient barricadées dans les caves, par peur des locomotives que les républicains, du haut des Andes, devaient lancer sans mécaniciens sur Santiago. Votre gouvernante Conception faisait les malles. Tous deux, vous passiez vos petits bas vous-mêmes. Vous aviez les mains trop occupées pour vous frotter les yeux, et vous pleuriez. Cela vous réveillait... Mais pleurer semble vous endormir, ce soir, Don Manuel. Retirez-vous.

Je ne l’ai point revue. On m’annonça sa mort quelques semaines plus tard. Mes camarades et le directeur me plaignirent doublement, car je ne gagnai point à mon malheur le congé de deuil habituel. Mais il me semblait que j’avais conquis par mon infortune le droit de penser à Renée-Amélie, et je pensais à elle tout le jour. Pour l’embrasser, en m’embrassant dans la glace, je n’avais qu’à fermer les yeux. Mon canot s’appelait Renée; Renée était vert et bleu; Renée n’en faisait qu’à sa tête, et bientôt chavira. J’avais rassemblé dans un placard des œufs percés d’alouette, des chromos, mes soldats de plomb invalides, et tout cela formait le musée Amélie. Je me servais de ses deux noms séparément, comme on joue, passant de l’une à l’autre, avec chaque main de ceux qu’on aime. Mais, pour mes neuf ans, mon oncle me retira du collège et me donna Miss Draper pour institutrice.

Dieu, en créant Miss Draper, l’avait commencée sur le modèle de toutes les gouvernantes. Puis, brusquement, il avait changé d’avis. Elle était donc très haute, mais elle ne portait point encore lunettes; elle n’avait pas de lèvres, mais elle souriait déjà doucement; elle était maigre, mais elle avait de l’asthme. Son ronron empêchait tout travail et elle s’en désolait; car elle était la discrétion même. La nuit, par dessus le marché, elle ronflait. Comme elle doit être posée et satisfaite dans son cercueil, où elle n’a plus à respirer.

L’été passa assez vite, grâce à Nenetza Bengi, ma petite voisine de chalet. Elle découvrit que Miss Draper comprenait la nature entière à contre sens: et, en fait, quand une grenouille coassait, le soir, mon institutrice nous recommandait d’écouter comment le rossignol appelle ses petits; quand un pic vert criait, elle nous annonçait le tramway. Je crois aussi qu’elle confondait les couleurs. Nous jouions à nous tromper comme elle, mais Nenetza avait des mélancolies tapageuses pendant lesquelles elle lançait des pierres pointues dans les citrouilles, et désirait mourir.

Un jour, elle y tint absolument. Je composai avec des poireaux un breuvage empoisonné. Étendue au pied d’un saule, elle m’encourageait et me faisait ajouter du sel.

—Quand tout sera prêt, disait-elle, je vous embrasserai. Vous avez les joues comme des pêches. Cela ne sera pas désagréable.

Je lui avouai que j’aimais Renée-Amélie.

—Je souhaite à votre petite amie une vie longue et heureuse, affirma-t-elle. Embrassez-moi.

La nuit tombait. Le saule laissait couler tant d’argent sur la route que la lune paraissait fausse. Nenetza, les yeux demi clos, observait avec insistance mes moindres gestes, et me donnait les conseils de sa vieille expérience.