Charlie examine mes cannes. Comme tous les Américains, il ne porte la sienne que le dimanche et qu’en redingote, dignement, par la pomme, ne faisant point un pas qu’elle ne l’aide. Depuis quelques jours cependant, dans ma chambre, il s’amuse à faire des moulinets. Il est trop occupé pour m’entendre partir.
Mademoiselle Blanchet est venue de France, voilà six mois, avec sa mère qui ne pourra plus supporter de traversée et devra mourir dans ce pays qu’elle déteste. Et pourtant Marie-Louise est déjà sans place, la directrice de son pensionnat a été tuée l’autre jour par une sous-maîtresse de l’Orégon. Elle n’a plus que quelques leçons. J’ai des scrupules à arriver une demi-heure en retard, car elle ne voudra point me faire payer les minutes perdues. Elle semble deviner mon remords, et redouble de gaieté et de prévenance. Nous causons: j’apprends qu’elle traduit en français une nouvelle, qu’elle préfère l’automne à l’hiver, le jaune au rouge. Elle appuie en souriant sur ses pauvres sentiments discrets comme on appuie sur les imparfaits du subjonctif, pour excuser leur ridicule. Elle est une des mille jeunes filles qu’un destin mystérieux oblige, au milieu des médiocres, à être belles et résignées. Ne pouvant atteindre aucun de leurs désirs, elles semblent elles-mêmes plus sacrées, comme les statues qui n’ont plus de bras. J’éprouve, à leur aspect, le même remords ou le même regret qu’à voir s’allumer la lampe aux fenêtres d’un châlet pauvre.
Mais Marie-Louise ne souffre point qu’on la croie triste.
—Maman est aux provisions, dit-elle, et je prévois que nous aurons ce soir un canard rôti. “Canard” est le seul mot qu’elle ait pu retenir et je crois qu’elle cède un peu au plaisir de le prononcer. Quand j’ai le temps d’aller au marché, le dimanche, nous mangeons enfin du poulet. Aussi sa dernière ambition est d’aller au Canada, quelque jour, à Québec ou à Montréal, là enfin où les sergents de ville la comprendront. J’ai dû lui acheter toutes les cartes postales de là-bas. Voyez. Voici Québec.
Je ne connais qu’Ottawa, dont les palais gothiques, gardés par les grenadiers jaunes, se dressent, sans reflets ou sans ombre, au-dessus des rivières gelées.
—C’est un lac? Québec est sur un lac?
—Ce n’est pas un lac, explique Marie-Louise, mais le Saint-Laurent. C’est d’ailleurs la mer qu’il faudrait à Québec; peut-être y habiterons-nous un jour; quelle joie de vivre auprès de l’Océan!
Personne n’aurait cru que sa bouche fût si grande. C’est sa bouche que j’effleure en cherchant au hasard. Elle se redresse brusquement. D’ailleurs un de ses cheveux s’était glissé entre nos lèvres. Il y avait une fente dans notre baiser.
Mais voilà Madame Blanchet qui entre d’un pas menu, et comme nos yeux se sont fixés sur les côterelles de Québec, pour rompre le silence, je demande à nouveau si c’est un lac, si Québec est bien sur un lac. Marie-Louise sourit, préoccupée.
—Ce n’est pas un lac, explique Madame Blanchet, c’est le Saint-Laurent. J’adore d’ailleurs les étangs. Si nous pouvions, plus tard, avoir près de notre maison la moindre mare à grenouilles, n’est-ce pas, enfant? nous serions bien heureuses.