Je le suis. Combien de temps l’est-on? Et je suis aussi, amie, bien malheureux. Et je ne veux plus me lever jamais. Et je ne veux plus déjeuner à midi, dîner le soir. Et mes habits, je les ai envoyés aux quatre coins de ma chambre, car je renonce désormais à m’habiller. Mrs. Callie montera de temps en temps me voir, puisqu’elle n’a plus rien à faire. En été, naturellement, on ouvrira les fenêtres. Et, dans bien des années, quand sera atténuée cette fatigue qui embaume à jamais mon corps, quand le soleil reparaîtra, quand je pourrai rouvrir mes yeux sans que l’Architecte, d’une main gantée, les évente et les referme, un soir, un soir d’automne comme aujourd’hui, je m’essaierai de nouveau à penser, à pleurer, à rire. Et ce sera très difficile. En deux heures j’ai oublié.
Les Délices ont posé le téléphone sur mon guéridon, demandé un numéro, et collé le second récepteur à mon oreille.
—J’écoute.
J’ai reconnu cette voix profonde. C’est celle de Miss Gregor. Elle ne dit jamais “allô” avant de téléphoner, de même qu’elle ne sourit point avant de parler, et ne respire pas, avant de sourire. L’Architecte devrait bien laisser mon cœur.
—Je suis Mrs. California Asterell. Nous n’avons point vu Don Manuel à dîner. Il prenait le thé chez vous; vous a-t-il quittée?
—Don Manuel?
—Notre ami Don Manuel.
—Il m’a quittée à sept heures. Excusez-moi, je vous téléphone de mon lit. Est-ce vous qu’il appelle Les Délices.
—Je ne sais pas... Oui.