Un vieux monsieur parlait de frères et de sœurs, à la table voisine? Bernard, qui était fils unique, songeait. Il allait voir, il voyait un étranger s’approcher de lui.

—Vous n’avez pas de sœur, Bernard?

—Non.

—Comment la voulez-vous?

Il reconnaissait son interlocuteur. C’était le seul homme au monde qui pût changer le passé. On le rencontrait une fois dans sa vie. Il en profitait:

—Je la veux grande, brune avec des yeux bleus, si cela est trop demander, blonde avec des yeux noirs. Je veux que, dans notre enfance, nous nous soyons battus comme des chiffonniers. Par vengeance, alors qu’elle avait sept ans, elle me poussa dans un lavoir. La moindre flaque d’eau nous est un souvenir. Mariée à un écrivain célèbre, elle le dédaigne un peu et ne pense qu’à son inutile frère.

—Pauvre Bernard! Tout cela, hélas! est impossible. Où avez-vous pris qu’on façonne des sœurs de vingt ans? Mais ne vous désolez pas! Que faut-il pour vous consoler?... Je vous donnerai pour garnir votre cheminée un buste de Houdon. Choisissez aussi entre ces trois Watteau.

On l’interpellait. Il se secoua, cligna des paupières et de l’esprit, remettant l’univers au point, souriant de sa naïveté, mais non sans être fier de son imagination. Un mendiant lui offrait, pour deux sous, une feuille de papier vert où était écrite la bonne aventure. Il la plia, machinalement la mit dans sa poche comme un ticket qu’il présenterait, valable pour la journée, à tout nouvel importun. Puis, comme il était heureux, après tout, comme après tout il avait besoin sur-le-champ d’une raison de l’être, il fit ce qu’il appelait son contrôle: il s’était découvert récemment un rare privilège. Quand il fermait brusquement les yeux, après que le phosphore avait tracé sur le fond des paupières les figures d’or, les feux habituels, une clarté étrange y jaillissait, nette comme un éclair, incomparable. Tout fonctionna parfaitement. Il se leva, satisfait. Il suivit la plus belle rue.

A peine au bord du trottoir, il se sentit dans un sillage. Sur le visage des promeneurs qu’il croisait, remuaient encore, balancés, le regret et l’admiration. Bientôt il dût ralentir le pas. Celle qu’il suivait était à deux mètres de lui. Bernard connaissait trop mal les femmes des riches pour ne pas croire, en apercevant celle-là, qu’il l’avait déjà rencontrée. Il avait déjà vu, en effet, ce regard qui passe indifféremment sur les choses comme la lumière elle-même, cette lassitude dans les lèvres qui masque mieux le bas du visage que le voile d’une Touareg, ce corps qui ne déplace pas plus d’air pendant la marche,—les bras allongés, les chevilles réunies par l’étroite robe—que n’en contiendra son cercueil. Mais Bernard le subtil se rendait compte que cette nonchalance et ce teint adorable étaient des qualités de caste, que les égaux de cette femme ne les remarqueraient point: il essayait de découvrir sa force ou sa tare originale.

Elle allait, de ce pas indivisible qui va une autre allure que le temps, mais, nouvelle Atalante, elle devait s’arrêter et contempler, à chaque vitrine, les diamants et les perles que Bernard y avait fait disposer. Il osa se tenir près d’elle, devant le magasin d’un antiquaire. Les objets étaient rares et isolés comme dans un salon: un Christ d’ivoire sans croix, qui sur tout objet, maintenant, était crucifié; un petit dieu égyptien cloué sur son siège: il était taillé dans le même porphyre que les statues de Memnon, le soleil couchant arrivait sur lui, une minute, et, comme elles, il allait doucement se plaindre. C’est alors que Bernard leva les yeux. Il les rabaissa, découragé.