Il mentait. En réalité, il ne se rappelait jamais rien. Il était même effrayé parfois de se sentir dénué de passé, de souvenirs. Son enfance s’était écoulée sans particularités. Ou du moins, alors qu’à tout ses camarades étaient arrivées des aventures, alors que les détails d’une période de leur vie se groupaient naturellement, sa vie à lui n’avait pas d’épisodes. Pourtant il avait passé ses dix premières années au milieu de cinquante ouvrières bavardes, dans l’atelier de son oncle. A elles cinquante, suivant un illustre exemple, elles n’avaient pu remplir un seul recoin de sa mémoire. Il ne se rappelait pas d’avantage un événement de lycée qui pût devenir une anecdote. Il inventait donc son passé quand il en avait besoin; il y logeait les aventures que son imagination bâtissait sans répit; et il défaisait ses souvenirs d’occasion après chaque récit ainsi qu’un prote, le cliché une fois inutile, remet en place ses caractères.

—Je me souviens qu’un jour, vers mes sept ans, voisins et parents se mirent à me considérer avec curiosité. Ils chuchotaient à mon approche; je distinguai dans leurs murmures tous les prénoms de mes cousines; on m’annonça que nous partions pour la Provence, où elles habitaient, et l’idée me vint que l’on voulait me marier. D’angoisse je dormais à peine. Je pleurais en cachette chaque matin et chaque soir.

Il s’arrêta une minute. Il aimait à parler en versets. Et depuis longtemps il tenait prête une description du midi.

—Le jour du départ arriva... C’était l’automne, comme aujourd’hui. Jusque-là, je ne l’avais vu que dans notre petit jardin carré, qu’en hauteur. Le train perçait maintenant pendant des lieues entières l’air le plus coloré et le plus inerte. Les vendangeuses, Dolorès, étaient penchées sur les vignes comme les laitières de mon pays sur la vache qu’elles vont traire. Des petits chevaux aux fers étincelants disparaissaient dans le crépuscule, supportés par quatre croissants. Venaient des pays nouveaux où l’accent plissait les mots comme une ruche. Il faisait chaud. On était plus près du soleil de toute une longueur de bras.

Il s’attardait à ces détails. Il feignait de n’aborder qu’avec répugnance le moment du récit où paraissaient les femmes.

—Et vos cousines?

—Je vécus avec le cocher, loin d’elles. J’échappai comme je pus à leurs caresses. Il me semblait que les femmes forment sur le monde une masse qui se confond, respirant à la même cadence, tandis que les hommes vivent isolés, solitaires. Un jour, mon arrière-grande-tante Céline, qui avait connu André Chénier, voulut me faire des papillotes. Je m’échappai et brisai un vitrail. On comprit qu’il n’y avait rien à tirer de moi. On renonça à me marier... Dolorès, je vous aime.

Il était fier de sa conclusion. On pensait à toute la fatalité.

—Mon pauvre Bernard, essayez, du moins.

Il y avait encore dans le jardin quelques erreurs d’éclairage. Les taches de soleil maladroitement projetées à travers les arbres ne recouvraient pas exactement les massifs. Mais quelle harmonie, quel timbre délicieux avaient ce soir l’air et le zéphir! Les fils de la Vierge pendaient tout droits. C’était peut-être eux, comme les fils suspendus dans les halls du Conservatoire, qui donnaient au ciel cette acoustique divine. Bernard, pour essayer sa voix, voulut appeler une gamine qui vendait du mimosa.