—Elle est là. Elle feint de dormir. Elle dort. Mes mains sont nouées autour de son cou, mais que seulement elle tressaille, qu’elle ébauche un geste, dans son sommeil, et je ne la tuerai pas... Que le plancher seulement craque; qu’une de ces fleurs s’effeuille, et je ne la tuerai pas... Horrible silence, horrible surdité. Qu’elle meure!... Ombre de cet oiseau, et toi, grondant tonnerre, et vous cortèges de gondoles avec vos chœurs, vous êtes en retard d’une seconde!
Ophélie?
—Pour Ophélie, elle m’agace. Elle se noie? Qu’elle s’arrange pour flotter. Si je l’aimais? Je l’aimais, certes, mais ses yeux étaient comme une mer impitoyable qui renvoie à la côte tous les morts. Même en ses jours de gaieté, y revenait toute la tristesse de la veille, par épaves...
Le train s’arrêtait. Une femme monta. Bernard se penchant vers la portière opposée ne tourna pas les yeux, se réservant de la contempler tout à l’heure. On approchait de Paris. Déjà il regardait sans émotion cette campagne dont il avait cru les jours précédents entendre battre le cœur. Déjà, pour en saisir malgré elle-même le pittoresque, il reprenait ses ruses de littérateur. Il s’imaginait ne l’avoir jamais vue; il découvrait dans les chiens les dents du loup; la forme des cases romaines dans les chaumières; il apercevait galopant des animaux alezans et bais tout semblables à des licornes. Dans l’Ile de France qu’un bonheur uniforme a patinée, il retrouvait la trace de chaque siècle, il voyait le paysage par tranches comme un géologue voit les terrains: d’abord les jardins Louis XV, la coquille vide de Vénus au fronton de la grille, Vénus elle-même sous un temple rond; les maisons Empire, par îlots, avec leurs tilleuls; les maisons Henri IV blanches et rouges, de brique protestante, de pierre catholique. Son imagination dissociait les éléments de ce jour parfait; il devinait la terre ronde, il sentait en pleine clarté des étoiles au dessus de lui; il traînait comme un boulet la force qui le rivait au sol. Il animait le monde d’un faux mouvement; du train qu’il proclamait immobile, il lâchait vers l’horizon, comme une élastique qu’on détend, les villages, les bosquets que ses yeux avaient retenus une seconde. Il éprouvait aussi le besoin de mettre un drame dans sa pensée:
—Regarde cette femme, Bernard.
—Ne la regarde pas. Te voilà au carrefour de deux chemins et perdu à jamais si tu choisis le plus facile. Cette femme est celle que tu rencontras la veille de son départ. Elle te sourit. Ne la regarde pas. Toi qui as vingt-trois ans, toi qui reconnais aux plis de leurs paupières les hommes intelligents, toi qui fus averti, par des pressentiments, de deux ou trois terribles catastrophes, garde ta solitude, et ta dignité. Tu seras grand: le ciel se fait pour toi plus bleu, la plaine plus verte. Pour toi frémit la campagne de Virgile et de Ronsard. Au bord des nids trop ronds bégayent des oiseaux ovales. Les avettes autour des cassis bourdonnent si activement qu’on ne voit plus les rayures de leur corset. De l’étang, à travers les prés brouillés, la rivière et les ruisseaux remontent en espalier vers les collines...
Décidé déjà à tourner la tête dans une minute, dans une seconde, Bernard aiguisait son désir. Le soleil étincelait. C’était l’heure où dans chaque famille de province, dans chaque chambre d’étudiant, un jeune homme aux joues brillantes s’éveille en sursaut et court à la fenêtre. Dans ce matin ignorant où tout sentiment, pour le cœur encore engourdi, devient un remords, il songe avec angoisse, pêle-mêle et sans mesure, à son meilleur ami, dont il aime à torturer les mains sincères, aux yeux inégaux de sa maîtresse, chaque jour plus fidèles, chaque jour moins familiers, à la fiancée qu’on lui prépare, dans le luxe et dans la douceur, pour une volupté et une amitié infinies. Il contemple la campagne de France: il frissonne. Le ciel est tout bleu; la terre toute verte. Les oiseaux chantent dans les nids. Les abeilles bourdonnent autour des œillets et des roses. Vers l’étang, bordant les prairies encore brumeuses, coule la rivière avec ses ruisseaux.