—Je bois du lait, tente-t-il de dire, mais le lait déborde.

Le régiment est prêt. De temps en temps passe l’ordre de mettre sac au dos, puis, dix minutes après, l’ordre de le poser. Promenade coutumière des clairons et tambours, qui ne savent où se placer et que chaque capitaine expédie à la sortie opposée du village. Ils font la mairie, le presbytère, le château, comme les fanfares le matin du 1ᵉʳ janvier, en province. C’est pendant ces heures d’attente que nous déclarons comprendre enfin les désastres de 70. Puis le vaguemestre. Tout le monde tire son crayon et s’assied. Les moins lettrés s’étendent pour écrire et ceux-là qui restent debout sont des égoïstes ou des orphelins. Les cartes achevées, on met au courant les carnets de route et Barbarin me demande le mien, pour copier; je le passe sans discuter, car il ne comprendrait point mon refus, et il transcrit avec joie: Aspach. Fabienne. Tour Eiffel. Je lui explique que Fabienne est mon hôtesse, il l’avait deviné, et il devine aussi qu’elle est immense et maigre. Il me fait lire à son tour son cahier, où il n’a trouvé à inscrire jusqu’ici que les mots d’ordre et de passe: 19 août, Napoléon. Namur.—20 août, Samain. Solférino. Il me force à tout copier.

Enfin, départ. Je laisse à la garde d’un lieutenant d’artillerie quatre droguistes à bicyclette, de marque allemande, qui prétendent aller à Mulhouse, leurs communes manquant d’aspirine. Ils affirment aussi, sur nos observations, que les communes n’ont pas de pyramidon, pas de quinine. Jalicot veut leur bander les yeux, mais ils protestent avec politesse, s’excusant, comme s’il leur offrait un bandeau d’eau sédative: c’est de l’aspirine qu’il leur faut. Le lieutenant d’artillerie cligne des yeux vers nous.

—Je ne les lâcherai qu’après la retraite, dit-il.

Le colonel est là.

—Quelle retraite?

Jalicot confisque les bicyclettes des droguistes, qui ont souri. Le lieutenant, au garde-à-vous, cherche un synonyme à retraite, à défaite, et secoue la tête avec impatience de voir qu’il ne lui vient aujourd’hui que des rimes. A quoi bon? Nous voyons tous que notre campagne d’Alsace est finie. Les chefs savent qu’on nous ramène en France. Les soldats comprennent,—c’est si facile à comprendre!—que, comme il n’y a plus de résistance en Alsace, on n’a plus besoin de la conquérir. Nous sommes heureux de marcher vite, d’être sur la route nationale, qui mène de la nation badoise à la nation française. Les officiers viennent me rendre mes cartes. A chaque halte me reviennent, un par un, Colmar, Strasbourg, et j’ai droit à nouveau aux plans de ces deux villes rondes dont on lit l’âge comme pour les arbres. Déjà nous recherchons des cartes de Belgique. Déjà je parle d’Anvers avec Jadin, cuisinier de paquebot, qui se croit obligé, parce que je suis interprète, de parler anglais et qui était à Portsmouth le jour où la paix fut signée entre la Russie et le Japon. Lui, Jadin, pour qui le voyage est terminé, quand on a effleuré New-York ou Le Havre, prétend que la guerre est finie: nous avons touché Mulhouse.

—Comme on dit, dit-il, war is finished.

Où dit-on cela? à Portsmouth? Il n’y a de fini que cette guerre d’Alsace, d’où nous sortons déconcertés. Nous l’abandonnons, mais pas sans l’impression qu’elle nous abandonne. Chaque verger, chaque platane, rejoint derrière nous la forêt de la Harth, qui nous a barré le chemin, et, quand nous nous retournons, se masse avec elle. Déjà des inconnus fauchent les blés des champs allemands, qui seuls restaient encore debout, leurs maîtres s’étant enfuis. Un mouvement brusque à gauche et, en moins d’une heure, nous serions en France. Les hommes regrettent seulement de ne pouvoir rejoindre une voie romaine, marquée sur la carte. Dès que la route s’élargit, résonne, ils prétendent la reconnaître. Et, à la pause, ils collent l’oreille contre la chaussée, comme s’ils attendaient les Romains eux-mêmes.

Mais César a préféré marcher à l’ombre et contourner le petit bois.