C’est Dollero qui me reçoit dans le ravin, pauvre petit poète angoissé, bien vide d’images, de métaphores; cela le maigrit. Un cheval broute les acacias. Des officiers relisent leurs dernières lettres, les gardant à la main comme un rôle. Pauvre coulisse de la guerre. Des soldats s’examinent dans de petites glaces et c’est, cette fois, pour trouver des taches de sang sur leur visage; parfois un homme bondit du dehors, et s’assied, son emploi sur la scène fini. Tout cela dans un parfum fade et doux, car je ne sais quel imbécile brûle du papier d’Arménie.

C’est fait. Voici le premier. Deux soldats l’adossent au talus, et, près de lui, le second, tout petit. Ils le déplacent, ils le secouent, tassent en lui pour la dernière fois ce qui est humain. Ils cherchent sur son visage une ressemblance qui déjà commence à leur échapper, et au moment où ils le reconnaissent le plus, se découvrent. Pour le plus petit, en se courbant un peu plus, en s’attendrissant, ils répètent tout ce qu’ils font pour le plus grand, et raccourcissent peu à peu leurs gestes, comme s’ils avaient pour dernier but d’enterrer avec perfection, troisième tué, un enfant. Le sifflet résonne, ils rompent le faisceau, se retrouvent avec deux armes en plus, car ils l’avaient formé avec les deux fusils des morts, et les posent à la dérobée sur un faisceau voisin. Puis ils s’en vont, et il ne reste, avec Dollero, que le cheval égaré, qui s’approche, flaire, qui s’éloigne, renonçant à comprendre la mort des fantassins...

Un tué... Ma guerre est finie...

DARDANELLES

A notre droite Marmara se vidait; à gauche, le golfe enflait. Sur le bateau qui tient la ligne entre cette mer qui descend et cette mer qui monte, serrés les uns contre les autres, sur notre presqu’île, nous dormions. Mes voisins étaient les deux frères jumeaux; si je m’éveillais j’avais la consolation de croire que tous les Français sont semblables. La guerre, alors, paraissait anodine; il suffisait que l’un d’entre nous fût sauvé, un seul, et, quand je refermais les yeux, l’idée venait aussi, apaisante, d’un enfant unique, d’une femme unique. Pour vous donner un instant le sommeil du premier homme, la France, à cette distance, se simplifiait. Mais, soudain, la même main criminelle allumait à la fois, chacun sur un continent, l’aurore, l’aube et, du côté de l’Arménie, le petit jour. Les étoiles tombaient. Deux oliviers d’argent, vieille habitude des cinémas, agitaient entre les lignes les débris d’un feuillage immortel. Alors le soleil se levait.

Il se levait au-dessous même de nous, sous notre képi, sous notre sac et je savais désormais ce qu’eût fait chacun de mes hommes s’il avait reçu en cadeau le soleil même. Baltesse le pétrissait, le roulait dans ses mains: Riotard le posait sur sa tête, l’équilibrait, le reprenant quand il rebondissait. Soleil carmin, sur lequel tout prenait feu et auquel se piquaient nos regards devenus rayons tout à coup... Nous les y laissions. Séduite par nos armes, par nos gamelles, une alouette planait sur la tranchée, suivait chaque retrait, chaque saillant: il n’y avait, du poste turc, qu’à dessiner son vol pour connaître notre abri et repérer surtout, pires ennemis du prophète, ceux des Français qui usent d’un miroir. Sur la côte d’Asie chaque couleur s’étalait après l’autre et mon caporal, qui était des Beaux-Arts, criait et réclamait quand revenait la même. Chaque rocher noir, chaque cyprès bordé d’or, n’était plus qu’un tampon appuyé contre une des sources du jour. Une lumière plus lourde que l’eau tombait peu à peu au fond du Détroit, et l’on y voyait les mosquées en équilibre sur leur minaret, les platanes retournés pour mesurer le temps ou la saison, on comprenait l’Orient... Mais déjà, sur la gauche, les peuples qui se lèvent tôt attaquaient, et des régiments de Sidney, surprenant les Kurdes, les exterminaient sans merci, car le Turc est l’ennemi national de l’Australien.

C’était la relève. A la jonction de la ligne anglo-française les agents de liaison cessaient d’échanger leurs timbres-poste et le raccord, sans ce papier gommé, devenait à nouveau précaire. Nous redescendions par les collines, nous heurtant, dans les couloirs, aux Bambaras, aux Peuls, à des yeux sans gloire, à toutes les images les plus brouillées et les plus ternes de nous-mêmes, car notre divisionnaire, stratège habile, faisait soutenir la nuit par ses soldats blancs et la journée par ses nègres. Tout l’éclat, tout le vide que les plus grands poètes, dans nos pays, ne soupçonnent qu’en s’étendant sur le dos au centre d’une prairie bombée, nous l’avions dans le boyau même. Tristes soldats que nous étions, voilà trois mois, quand il nous fallait partir en patrouille et risquer la mort pour apercevoir, entre deux mottes, la pointe du clocher de Nouvron! La mer dessinait sur les flancs de la presqu’île ces lignes parallèles qu’elle ne fait que dans les bonnes cartes. Nous descendions, remontant d’un geste le soleil à nos bras. Pour ceux qui n’aiment pas, dès le matin, voir un continent entier, des îles. Dans le golfe pourpre, les navires anglais; dans les Détroits, les français, qui préfèrent les eaux dorées. Nous reconnaissons le Henri-IV, avec sa plage à l’arrière, le Châteaurenaud, immobile, maquillé de fausse écume à l’avant pour que l’artillerie turque le crût lancé à trente nœuds, et les contre-torpilleurs, entrés jusqu’à Yenikeuï se laissaient, au lieu de tourner, dériver lentement. Selon notre marche, Ténédos, à l’horizon, se déplaçait, s’ajoutait à chaque autre île comme l’article à son nom, et parfois, douce inversion, suivait Imbros, suivait Samothrace. Entre sa colline d’oliviers et sa colline de cyprès, le camp s’agitait et chaque oiseau aussi avait des ailes différentes. Des quatre pylônes s’élevaient les ramiers, qui volaient par trois, et les geais qui volaient eux par couples, comme si l’Amour, dans cette heure matinale, confondait encore ses symboles. Celles des cigales qui seraient nées ce matin-là, les arbres de la plaine coupés, s’élevaient d’abord, ambitieuses, à la hauteur d’un pin, ne trouvaient pas... à la hauteur d’un olivier, retombaient alors et mouraient. Mais déjà nous parvenaient les sonneries des chasseurs d’Afrique, en rade depuis quinze jours, dont les trompettes sonnaient sans relâche pour que les chevaux, sur le pont, prissent patience.