LES CINQ SOIRS
ET
LES CINQ RÉVEILS DE LA MARNE
Dimanche, 6 septembre 1914.
Nous sommes là cinq depuis une heure, dans un champ de betteraves, mais jonché de gerbes portées à l’assaut et abandonnées. Nous les lions solidement, nous les bottelons, les dressons et c’est par les gestes du moissonneur que se termine, pour aujourd’hui, la bataille. Nous les rapportons, par instinct sans doute, dans les chaumes de droite, et attendons, nos ombres surveillées par la mitrailleuse allemande qui est dans l’arbre et qui les crible dès qu’elles sont immenses. Ombres immortelles. Là-bas aussi quelqu’un rampe, c’est un des sapeurs. Plusieurs de ses camarades sont à vingt mètres. Mais ils n’ont pas d’eau; ils n’ont que de la chartreuse.
Nous voici quinze ou vingt, car, à gauche, nous venons de découvrir encore quelques hommes. Désorientés, au lieu de se coucher face à la mitrailleuse, ils lui tournaient le dos; ils font le tour de leur meule en nous remerciant, ils se félicitent d’être dans le bon sens, mais de l’autre côté on voyait mieux, on dominait toute une vallée, on suivait tous les incendies. Autant qu’on peut reconnaître les villages dans la nuit, Puisieux brûle, Saint-Pathus brûle; je pense au pauvre maire qui est seul pour éteindre le feu. Sept incendies... Avons-nous un peu d’eau? Ils n’ont que de la liqueur Raspail.
Les nouvelles se répandent vite sur le champ de bataille, car de temps en temps un nouveau soldat rampe droit sur nous, la main devant le visage, se protégeant contre la mitrailleuse comme on protège une lanterne, et me rendant l’appel, de la gerbe où il se cache depuis la nuit, du chemin qu’il a parcouru: un mort, un Allemand, deux blessés. A chacun nous réclamons de l’eau, et il s’empresse de tendre son bidon, mais, dans sa bonne volonté, miracle aujourd’hui détestable, c’est toujours un fond de cognac qu’il nous donne, ou de menthe, ou de rhum. Tous ont encore, dernier reste de la charge, la baïonnette au canon. Une fois étendus près de nous, du geste innocent dont une femme enlève ses bagues, le soir, ils la détachent, puis reposent leur tête.
Il fait froid, mais quel repos! Les hommes fument, avec précaution, à cause de la paille. Un sapeur, masseur à Vichy, masse avec conscience ceux qui ont des courbatures; il a du succès, on le retient à l’avance, de gerbe à gerbe; il n’en va pas plus vite et s’amuse à dire à chacun le nom de tous ses muscles: le caporal est composé de muscles latins. Une meule brûle; mes voisins, paysans, discutent son prix; j’apprends ce qu’elle vaut au plus juste, et ce que vaut aussi une simple gerbe, celle qui m’abrite, par exemple. Nous goûtons les grains du blé, qui est excellent, et il paraît aussi que nous sommes sur une terre riche; des peupliers superbes, d’énormes betteraves, de belles récoltes, nous n’avions pas un champ de guerre de camelote. Quand on est paysan, cela donne plus de gravité, mais plus de calme aussi à la bataille. Le masseur raconte qu’il a vu le corps de Michal; une balle en plein cœur. Pauvre Michal! Pourquoi faut-il tenir cette nouvelle du masseur lui-même? plus d’espoir... Parfois le vent nous apporte des paroles allemandes. Parfois nous sentons que le champ nous devient favorable et des bottes roulent d’elles-mêmes comme si la campagne se détendait. Un soldat arrive debout, donnant soudain une plus grande hauteur à notre plafond, nous donnant à respirer. Un autre me reconnaît avec joie, crie: voilà le sergent interprète! et m’interroge avidement comme s’il avait attendu, pour le comprendre, que je lui traduise tout ce qu’il a vu dans la journée. Ceux qui savent parler ont déjà pris sur les autres l’avantage qu’ils garderont toute leur vie et racontent leurs aventures de l’après-midi, lentement, comme à la veillée. Appuyé contre mon épaule, Dollero écoute, sans faire un geste, ces phrases qui modifient son cœur même: son ami Bernard est mort; son cousin, quand les Allemands dans la nuit sont venus en se disant Anglais, s’est levé et est tombé. Puis la mitrailleuse, mieux réglée, effleure nos képis pour nous couper, habile, de nos ombres. Nous nous taisons, grisés par ces liqueurs qui circulent, bénédictine, kirsch, cognac. Nous appuyons nos lèvres contre le flacon, et le passons. L’alcool nous donne tous ses baisers. Les balles sifflent. En nous se forme le mot par lequel nous accueillerons la première; nous le sentons, tendu comme une riposte, la balle frappera juste dessus, et derrière ce premier cri, je sens aussi, pour les balles suivantes, disposés soudain par ordre, tant de noms propres! Je peux en recevoir une centaine, sans qu’aucune me trouve muet. Balles pour les amis, balles pour les villes, pour Nîmes, pour Fougères; et même aussi, pour les dernières balles se pressent de pauvres noms communs... Nous vous devons bien cela, maisons, fourchettes, stylos... Mais un cheval sans cavalier galope à notre droite, détourne les coups, et tire derrière lui, tristes sangsues, tout ce qu’il y a de meurtre dans l’ombre.
Maintenant des blessés nous appellent, au delà des peupliers. Le champ de bataille divague. Nous formons des patrouilles, puis nous tenterons de regagner un village. Les plus courageux font honte aux plus timides et ce sont ceux-ci qui partent en avant. Nous les entendons qui s’arrêtent près des blessés, qui parlent: