Mon âme s'engraissait de ce sel, de ce repos. Tous mes sentiments de France s'engourdissaient,—et s'agitaient au contraire en moi, mais tout petits encore, des désirs subits et limités, celui de sauver une jeune Grecque d'un naufrage, celui de faire pleurer un Norvégien, d'obliger une Munichoise à passer un corsage rouge… Parfois tous les passagers se précipitaient vers un bord, c'est qu'un petit bateau noir, comme un rat dans un télescope, s'était logé entre le soleil couchant et nous. Parfois arrivait un souffle d'eucalyptus, on l'avait prévu de loin, au nez des deux femmes en chandail, et Sophie Mayer cherchait la grammaire portugaise. A tribord, à la place des forçats, à la place de ceux qui ont tué leur fille, dévalisé la cathédrale, il n'y avait plus que de petites barques de pêcheurs sans casier judiciaire, des charbonniers anglais respectueux des évêques. Le capitaine passait et repassait, distribuant aux passagers de marque des phrases à peu près incompréhensibles, car il avait la manie d'oublier, en parlant, ces adverbes ou prépositions que nous oublions parfois en écrivant: «à propos de», «avec», «depuis»…

—Ils se sont brouillés un chapeau,—disait-il.—J'étais venu un chien… Je l'avais attendu une statue…

A San Ioão, il fit escale, sous le prétexte de prendre de la glace, en fait pour amener et retenir à bord le major Almira Peraira d'Heica, le fameux joueur de poker. Cela nous permit à tous quatre de pousser en automobile jusqu'à Porto avec le Norvégien roux et un général anglais qui répondait toujours: «très pratique». Je me rappelle des tours de porcelaine, un palmarium où une jeune Française caressait un jeune palmier, le Douro vert, vert (très pratique!), les toits chinois rouges, rouges, et de deux ponts suspendus des reflets partant vers le fleuve, quand un bœuf tournait la tête, à cause de son diadème de cuivre. On était à la veille de la récolte, le plus jeune porto avait près d'un an, c'était la semaine où l'habitant de Porto le plus fou, si loin du vin nouveau, est le plus sage. L'un d'eux cria à notre vue: «Vivent les démocrates!» C'est, le guide nous l'expliqua, qu'à la même heure, tant l'instinct de contradiction est vif entre les deux villes, que quelqu'un à Lisbonne avait crié: «Vivent les libéraux!» Les collines portaient des lignes de petits moulins qui moulaient le blé grain par grain.

—Amour!—disait Nenetza.

—Très pratique,—disait le général.

Et nous revînmes à l'Amélie par des avenues où la poussière au lieu de suivre les autos avait des tourbillons spéciaux, et où des placards prévenaient devant chaque palais que le parc était défendu contre les maraudeurs par des ratières à feu…

Il y eut un jour brumeux, des visages méchants. Le Gulf Stream n'atteignait plus que quelques cœurs de passagers. La mer semblait calme mais détruisait le navire par-dessous, comme une falaise. Puis une haleine aride nous couvrit de poussière comme si nous avions été sur une place à Tarascon. Sophie Mayer, n'ayant pas de grammaire arabe, rêvait. Une averse tomba, dégageant du bateau, qui jadis avait été anglais, puis japonais, puis allemand, toutes les odeurs accumulées en lui, et les passagers les combattaient par mille parfums séparés. Enfin vers le soir le ciel s'ouvrit, et l'on vit au-dessus des mâts quelques vraies étoiles isolées et neuves comme celles qu'on aperçoit au cinéma quand s'ouvre le plafond de la salle. Le lendemain parut Madère, où le capitaine stoppa, sous le prétexte de renouveler de l'eau, en fait pour débarquer (à regret, car nous étions le 21 et il avait des pokers d'as tous les 22) le major Almira Peraira, gonflé d'argent, au milieu des jets de toutes les chaudières. Cela nous valut d'être traînés dans un panier du haut de l'île sur une piste en cailloux ronds. Déjà ce n'était plus l'Europe. Sur le square à gauche du wharf, les arbres étaient couleur de saule, le gazon bleu, les ruisseaux rouges. Les mendiants assiégeaient les églises, les vieillards comptant sur ceux qui entrent, les enfants ignorants sur ceux qui sortent. Les passagers achetaient du tabac, les passagères des timbres et l'on nous rendait des pièces de bronze si lourdes que nos vêtements étaient tendus. Dans un traîneau doré à bœufs, le vent souleva les rideaux pourpres et l'on vit le Norvégien embrassant Sophie Mayer. Les gamins étaient nus, c'est qu'ils étaient de bonne famille,… couverts de vêtements, c'est qu'ils avaient à s'approcher des Anglais, c'est qu'ils mendiaient. Sur les arbres, près de chaque grappe de raisin, il fallait la toucher d'abord et agiter son parfum avant de cueillir le fruit, une grappe de glycine. Heurté par une sentinelle maladroite, un boulet de l'arsenal descendait tout seul la rue à pic, ralenti aux passages à escaliers, poursuivi par le trompette. Puis la sirène de l'Amélie siffla, le dernier reflet de l'Europe me sourit; sur le visage d'une fillette accoudée au quai, je caressai le dernier reflet d'Europe, et Naki de ses bras puissants m'arracha à ma terre.

Pendant deux jours l'Afrique avança encore quelques îles sur la mer comme un enjeu, des Canaries, des Iles Vertes; nous les dédaignions. Dès lors ce fut l'Océan du Sud et chaque jour un jour de moins de vingt-trois heures où mon cœur pourtant était au large. Le soleil commençait par nos pieds étendus, poussait peu à peu l'ombre vers le haut de notre corps comme une teinture, et nous laissait le soir cuits et dorés. Certains petits points, utiles pour l'agrément de la traversée, sans valeur après le voyage, étaient maintenant bien fixés: le Norvégien voulait ne vivre que pour moi, j'habiterais avec Nenetza toujours, le général ferait élever à Sidney pour Juliette Lartigue un couple de kangourous. Tranquilles désormais, nous allions chaque matin à la messe, que disait dans la bibliothèque le directeur du Grand Séminaire de Truxillo, le ciboire posé sur deux Larousse arrachés chaque fois à Sophie Mayer, tous les éventails des Liméniennes et des Vénézuéliennes bruissant, à part une seconde pendant l'élévation. Le soir, quand l'ombre nous avait pris, par la tête, elle, nous empruntions son violon à un émigrant de seconde classe, et Naki s'accompagnait en chantant grec, «Un doux amour, une île belle»: ou bien: «C'est tout le portrait de son père». Des Italiens sur la proue jouaient de la mandoline avec deux émigrants de Barcelonnette qui jouaient de l'accordéon. C'était l'heure où Nenetza suppliait qu'on allât dans l'entrepont voir les trois marmottes; où le général ému me parlait de la France: il avait toujours désiré voir la petite butte devant laquelle la Loire renonce à aller vers la Manche et tourne à gauche. Du fauteuil vide s'élevait quelqu'un qu'on n'avait pas vu s'y étendre, et que nous ne connaissions que par un surnom, l'homme rat, ou la cantinière, ou un philosophe péruvien à barbe blanche qui discutait avec Mayer des méthodes de travail. Lui, dès qu'il voulait penser, au Pérou, il prenait le funiculaire et montait à cinq mille mètres. L'étoile polaire paraissait, et le Norvégien, d'une ligne droite parmi les cordages et sous les chaînes, faisait vers elle vingt pas rapides, réflexe des Scandinaves. La chouette, qui tous les soirs sortait de la cale saluée par le mot «chouette» en toutes les langues du monde, et voltigeait autour du navire, se posait enfin: le cœur de Mademoiselle se calmait. Par signaux lumineux, le commandant jouait au poker avec le commandant du navire-prison. Le blanc des yeux de Naki buvait les étoiles comme un papier buvard. Les étoiles s'élargissaient, le ciel était percé comme un confessionnal, avec la bougie du côté du Père, et nous nous confessions, nous plaignant doucement et tous. Je me plaignais de Naki qui pinçait l'épaule de sa femme malgré les promesses qu'il m'avait faites. Chotard se plaignait des métis d'Iquique, où il devait, les jours de révolution, faire escorter sa bonne au marché par un Indien pur qui tirait sur les fenêtres; Naki se plaignait des Turcs, qui avaient tué sa famille tous les vingt ans depuis l'âge reconnu moderne par les manuels d'histoire français; le général, des Balorabari, tribu d'Afghans, qui lui avaient volé un dogue; Mademoiselle disait son mot sur les punaises. Chacun geignait comme une petite bête au sujet de la bête son ennemie. Le commandant venait de nous dire que nous étions au point où le Gulf Stream faisait son coude, et le général curieux se penchait pour tâcher de voir à cause de quelle petite butte. Puis la lune se levait et Nenetza, hésitant par politesse à la montrer du doigt, nous en parlait, prétendant que l'âme est immortelle.

—Je te dis que non,—disait Naki.—Tout le monde le sait. L'âme est-elle immortelle, mon général?

Le général l'avait entendu dire à Oxford. A Cambridge on le niait, mais une âme mortelle serait si peu pratique!