Ce n'est pas vrai qu'un navire passa, un matin, à peu de milles; ce n'est pas vrai que je n'avais encore rien de prêt, ni projecteur, ni étoffe, pour lui faire signe. Je voyais trois bandes blanches à sa cheminée. Je pourrais aujourd'hui retrouver la Compagnie, et savoir les noms de ceux qui vinrent si près de moi. Je courus sur la grève en m'agitant, en faisant de grandes ondées d'oiseaux; muette, sachant combien mes cris étaient inutiles. C'était l'époque où je portais encore une tunique; du promontoire, je l'agitai, la plus indigne des héroïnes; pour des hommes, qui du moins ne virent pas, je me mis nue.
Ce n'est pas vrai qu'alors je voulus mourir de faim. Que je m'étendis le corps dans l'eau, pour mourir aussi noyée. Que je laissai ma tête hors de la mer, contre un caillou, pour mourir aussi d'insolation. Que je pensai à tout ce qu'il y a de plus vil et de plus bas dans le monde, pour mourir aussi d'indignité. Que j'ouvris autour de moi toutes les morts comme des tuyaux à gaz, et j'attendis. Mais toutes les morts s'écartèrent, appelées vers des besognes plus riches loin de cette enfant seule. Le soleil disparut. La mer se retira. Tout le ciel me donna soudain des nouvelles d'Europe: sur la nuit de grosses étoiles poilues tremblotaient, comme, sur le parapluie du camelot près de la Brasserie Universelle, les fausses araignées en laiton… Dieu me promit que je repasserais près de là, côtoyée par des autobus… Dieu me promit qu'un jour, dans ce magasin près de la Madeleine, j'irais acheter pour mes enfants de fausses araignées, de fausses sauterelles, des cigares qui éclatent… J'étais sauvée…
Ce n'est pas vrai que j'usais mes jours à me poncer les jambes et à les frotter d'une poudre de nacre qui les rendait d'argent même sous les rayons du soleil. Bientôt ce fut mon corps entier. Je n'avais plus qu'un grand chapeau ou une ombrelle. Après les quelques mois où le plus confiant s'entête à vivre en naufragé, toujours sur la grève, mesurant de l'œil les arbres comme de futurs bateaux, m'obstinant à chercher des hameçons pour ces truites qui se laissaient prendre à la main et des pièges pour ces oiseaux qui ne savaient pour vous éviter, comme en Europe sur votre fusil, que se poser sur votre bras même, je renonçai à être autre chose qu'une oisive et une milliardaire. Je tendis des écrans de plumes de cocotiers à cocotiers, y attachant parfois pour quelques heures des oiseaux vivants, car les plumes des plus beaux s'assombrissaient une fois tombées. J'eus des centaines d'énormes perles que je pêchais à la plongée, que je ne savais pas percer et que je portais au cou et aux genoux comme des billes dans de petits filets. J'avais des parfums de résine fraîche mêlée aux pollens; des lotions obtenues de mon arbre à sucre; toujours trop capiteuses, mais, une fois enduite dans l'eau de la source et puis séchée par le soleil, j'étais certainement ce qui sentait le meilleur de l'archipel entier… J'avais mes onze poudres de riz, celle qui me rendait scintillante, de nacre pilée; celle qui m'assombrissait; celle qui me teignait de rouge; celle, plus chair, que j'eusse mise à Limoges pour le bal du préfet, et je me séchais au buvard dans la grande feuille du bananier gris… Européenne sacrilège, tout ce par quoi les Polynésiens honorent leurs morts, je le faisais à moi-même. Ces châteaux de bois au faîte des arbres où se consument leurs cadavres, je m'y étendais, remuante, sujet d'étonnement pour de petits éperviers venus d'îles où l'on mourait; je m'enduisais d'huile de palme et de mica, et tous ces honneurs et soins qui calment les fantômes, j'en étais moi-même adoucie. Si je me négligeais un jour, par chagrin, mon fard s'écaillait vite, et mes plus petites tristesses semblaient des sorties d'orgie, mais cela passait vite. Et enfin vint le premier soir où, de calme, j'allai dormir dans le centre de l'île, au lieu de m'étendre près de la mer parallèle à je ne sais lequel de ses mouvements, juste au centre de l'île, sacrifiant par paresse la moitié des hasards d'un sauvetage…
Ce n'est pas vrai que j'embrassais l'ornithorynque; que je fouillais dans sa petite poche, que je n'y retrouvai rien, pas de lettre oubliée. Il se plaignait doucement par des cris de canard. Que je grattais le renflement près de son crâne. Il remuait la queue comme un chien. Que je le gavais de petits œufs. Il battait des pattes de devant comme un castor.
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Tous les jours maintenant je contournais l'île à la nage jusqu'au point d'où j'avais à la traverser dans toute sa largeur pour revenir au promontoire. Avant d'avoir franchi la zone de sable et de corail, j'étais déjà sèche. Puis venaient les cocotiers et cinq minutes d'ombre. Je faisais un détour pour aller appuyer ma main, les cinq doigts grands ouverts, dans cinq petits rameaux écartés de la même branche, qui formaient à s'y méprendre une main, avec phalanges et phalangettes, car tout ce qui ressemblait dans l'île à un être de ma race, j'en avais maintenant l'inventaire… Puis venait la plaine, coupée des trois ruisseaux, avec les secteurs alternés de gazons et de catleyas, semés de champs de tournesols pareils à nos topinambours où tous les perroquets prenaient leur pâture, les plus gourmands se précipitant, les ailes déployées, pour manger à même les soleils. Confondues autour d'un seul disque jaune, toutes les couleurs parfois de l'arc-en-ciel, chacune avec son cri. Puis, une fois contourné le balivier brisé par la foudre qui ressemblait à une statue d'homme, presque à un homme, après les petits marais taillés en plein corail d'où montaient en jets d'eau, avec un oiseau voltigeant au-dessus au lieu d'un œuf, des orchidées hautes de dix mètres, une sorte de pré où mes pas étaient étouffés, où les oiseaux se taisaient, où les innombrables fleurs étaient sans parfum, et qui me donnait, surtout à moi si nue et si poudrée de nacre, un sentiment d'inexistence ou de champ des enfers. Des luttes sans bruit, et presque immobiles, et entre animaux que rien, même la haine, ne semblait devoir assembler, des oiseaux-mouches en débat avec des araignées, de petites oies le bec pris entre les lèvres de grenouilles géantes, des crabes de palmier enlaçant des couleuvres. C'est près de là que d'un tronc lisse sortait une hanche, une hanche de femme entière, toujours au soleil, chaude comme si la métamorphose venait juste d'avoir lieu, et je la caressais, un peu curieuse, comme si venait d'avoir lieu, à cette place, la faute qui vous change en arbre: l'attaque par des dieux lascifs ou l'accès d'un trop grand orgueil. C'était l'endroit aussi où le bruit des cascades était devenu égal au bruit de la mer sur les récifs, et la forêt s'ouvrait par mille trous dorés comme un gâteau de miel. J'y pénétrais, inconsciemment, par celui d'où je voyais sortir le plus gros oiseau. Je marchais sur des catleyas quatre ou cinq fois plus larges qu'en Europe, mous et cassants sous mes pieds comme des cèpes. Je me hâtais suivant une liane de glycine, et arrivais par elle à des clairières de jasmins et de passeroses où j'aspirais de tout mon souffle, comme si c'était cela l'air, des parfums violents à tuer. Chacune était un cimetière, là un arbre au pied duquel étaient les cadavres d'énormes pies-grièches; là, un cercle de gazon sur lequel finissaient leur vie, après mille ans de voyages de l'un à l'autre pôle, les tortues. Il y en avait des dizaines, dont seules subsistaient les carapaces, toutes de même exacte grandeur, toutes mortes au même âge. L'œil, le vrai œil humain encastré dans le mancenillier, avec l'iris percé par moi, contemplait tout cela… Enfin la clairière centrale, avec de petits aigles dormant parés de deux taches aux épaules et qui semblaient des scarabées; avec des paonnes tristes gardant à peine autour du cou un peu de cette braise qui inonderait au printemps tous les paons de mon île… avec ce rocher d'où tombaient les lichens en chevelures de femmes; avec, à mes pieds, des morceaux de bois pourris qui avaient l'air de mâchoires, d'arcades sourcilières, de coudes humains… Tout cela n'était point seulement imagination. J'ai vu depuis les noms donnés par les savants à ces apparences humaines; l'œil de bois fut bien nommé par Littré nodus oculus; le lichen capilla Irenei par Buffon, et ces deux fûts lisses et courbés, sur lesquels j'allais m'asseoir, dont j'enlaçais le haut tronc, Blaringhem les dénomma osculus Rodini… C'est de là que j'apercevais, lancés au-dessus de la forêt comme des torches échangées par des jongleurs, les oiseaux de paradis…
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Telle était mon île, trop scintillante, avec des jours où la nacre, les coquillages étaient faits au Brasso ou au Faineuf, et tremblante parfois de petits tremblements de terre, quand un corail poussait plus vite que les autres ou que trois madrépores discutaient. Toutes ces couleurs, tous ces catleyas géants buvaient ma solitude et ma tristesse, je l'ai déjà dit, comme un buvard. Si bien qu'il me semblait souvent non pas être égarée, mais être morte. Mais avoir commencé cette migration qui vous entraîne d'astre en astre en modifiant vos molécules. Sur une étoile de millième grandeur, de quatre à cinq kilomètres, j'étais devenue fille-oiseau. Déjà pour dormir je me surprenais à mettre ma tête sous mon bras, et il ne me restait plus guère, de la contradiction humaine, que de me sentir, le jour, plutôt sœur des oiseaux de nuit, la nuit, sœur des oiseaux de jour.
CHAPITRE CINQUIÈME
Cette innocence de l'île, après m'en être réjouie j'en fus déçue. J'eus moins de respect pour cette nature; je fis sur elle, pour la taquiner ou l'insulter, toutes les expériences qui m'auraient coûté cher dans cette France qu'on proclame innocente. Je goûtai les baies qui ressemblent à nos baies empoisonnées, je me repus de belladone, de ciguë frite, sûre qu'elles ne contenaient qu'un sucre niais et docile. Je dormis à l'ombre d'arbres à feuilles de noyer, je goûtai à de grands champignons écarlates; en France j'aurais pris la tavelée, l'onglée, la paupiérite, mais la solitude vaccine contre tous les maux. C'était lassant de voir ces palmiers naïfs sur lesquels seul un crabe montait et redescendait, selon le soleil, comme un poids de pendule. Les larges feuilles piquantes dans lesquelles j'étendais mon bras jamais ne se refermaient sur lui, et pas une fleur qui essayât de mordre ou de retenir même mon petit doigt. Ces massifs d'héliotropes, ces bosquets de tournesols qui agitaient lentement et unanimement leurs têtes vers le soleil comme les girls dans les music-halls, ces perroquets qui faisaient un succès à mes moindres mots, ces échos, ces paradisiers familiers comme au paradis même, ces gourahs qui demeuraient paisibles sur leur branche même quand je criais, ou daignaient tout au plus se soulever, par politesse, de la hauteur dont on soulève un chapeau (pour partir affolés dès que leur parvenait quelque écho d'écho imperceptible pour moi), cette nature en somme qui ne gardait point ses distances avec un être humain, paralysée par le bonheur, par l'impuissance à faire venir des continents ses conduites de venin, et dont les réflexes, oiseau qui s'envole, lézard qui fuit, ne fonctionnaient jamais, même en frappant au bon endroit; parfois elle m'exaspérait. Jamais un rayon coupé par un nuage, ou vous échappant soudain, tous trempant dans l'océan ou dans la terre et tenus par un pêcheur endormi qui jamais ne les relevait; jamais un poisson fuyant devant vous, car le soleil ni la mer n'avaient non plus leurs réflexes, et il fallait chatouiller les truites pour tirer d'elles quelque vague révérence. Peut-être un homme eût-il obtenu plus de réaction de cette île qui restait sous moi placide comme un cheval sous un cavalier-femme. Pourtant je devenais un être plus fort et habile, je grimpais, je nageais, de petites boules rondes, des muscles glissaient à chacun de mes mouvements sous ma peau; mais pour me donner des oiseaux peureux, des arbres esclaves, il eût fallu dix ans au moins de feu ou de massacre. Toutes ces racines qui étaient de la réglisse, toutes ces herbes folles qui étaient de la vanille, ces troncs qui étaient du lait, ces pierres qui étaient des perles, il eût fallu au moins un couple humain pour en refaire, comme en Europe, des morceaux de bois stériles ou de l'ivraie. Mon cœur aussi était devenu inoffensif… l'île s'était glissée entre le monde et lui comme un mastic. Rien ne le faisait plus battre. Il ne s'accélérait même plus, tant j'étais entraînée, si je courais ou si je nageais. Parfois j'essayais de me raccorder à distance avec cette tristesse, cette douleur, ces larmes que saisons et villes distribuent dans le pays sous une infaillible pression. J'allais, dans mon désir de souffrir, chercher mes derniers souvenirs au-dessus de mon naufrage, comme au-dessus de la place où l'on a relevé un câble. J'essayais de croire que par télépathie, par des clignements, des frissons, j'étais renseignée sur le mal qui advenait en Europe et les morts de mes amis; en vain, de toute une année je ne pus pleurer qu'une fois et par hasard, le jour où je pensai à une broche (de corail justement, le premier éclat que j'aie vu de cet élément sur lequel je devais vivre), le premier cadeau qu'on m'eût fait, que j'avais échappée dans une fontaine, qui m'avait fait haïr une soirée entière ces gens qui ne plongeaient pas pour me la rapporter, car je prévoyais si peu qu'elle dût s'épanouir ensuite dans l'Océan et me sauver.