et de là me vint l'idée de plaisirs défendus. Par un bambou tout vert, j'aspirai les rôtis de la résine et du pollen. Puis je pensai à la cocaïne, contre laquelle pourtant Savageon n'avait mobilisé ni lord-maire de Belfast ni notaire de Bath. Tant pis si je devais en être un peu défigurée et si devait en souffrir cette bonne forme physique qui pendant ces deux années avait été ma seule ambition, comme si c'était par une course à pied que j'arriverais un jour à sortir de l'île. Les baies que j'avais reconnues poivrées ou que je croyais vénéneuses, je les essayai dans mon nez, et, car je me rappelais aussi la morphine, dans de petites blessures ouvertes avec des arêtes. Ou bien j'allais, humant l'air, espérant des sources d'éther. Enfin je découvris en moi ce que j'allais chercher maintenant jusqu'aux faîtes des arbres…, ce fut le rêve…

Un matin, moi qui jamais ne rêve, je sentis en moi un nouveau cœur, fragile, tout enveloppé d'un réseau de ficelles comme ces poêles de Sarreguemines qu'on déménage. Je n'ouvris pas les yeux, la moindre lumière allait le mettre en poudre:… j'avais rêvé… J'avais rêvé ce qui en Europe eût été à peine un rêve, que je me levais, que je déjeunais, que je cousais. La plus humble servante n'eût pas compté cela comme un rêve. Je mettais le couvert, je brodais. J'empilais des assiettes, je coupais du pain. Toutes ces précautions pour soi-même, toute cette détresse aussi que donne à d'autres un rêve de Turkestan, de Ceylan, je les eus pour toute la journée de ces fourchettes, de ces assiettes, de ces verres. Le soir je m'étendis sous le même arbre, sur le même côté, dans l'espoir, sinon de visions plus actives, du moins d'un rêve qui me permettrait de revoir et de toucher les objets absents l'autre nuit, les huiliers, les coquetiers, les cuillers à poisson…

Je rêvai d'un homme.

Pas de raviers, pas de porte-couteaux. Un homme qui pleurait. Pas de couvert à salade, pas de compotier. Un grand jeune homme blond, avec de grands yeux noirs. Pas de fourchettes à huîtres. Un homme qui m'avouait tout. Il me tenait dans ses bras. Il me portait. C'était un rapt et en même temps un adieu éternel. Nous nous voyions pour la première fois et nous déchirions une éternité commune. Pour la première fois il m'étreignait, et nous avions tous les souvenirs d'un long amour. Pas de petits coins de verre pour glisser sous les assiettes les jours d'asperge ou d'artichaut, pas de bols. Mais un homme qui m'étreignait… Pas de cuillers en vermeil, de surtout en or. Mais ce frère fiancé qui pour la première fois me parlait et dont pas une des phrases ne me paraissait nouvelle. Il avait le même geste, au-dessus des marais stagnants, pour m'incliner et me faire toucher alternativement du pied et des cheveux le courant impétueux. Il avait la même manie de placer chacune de ses paroles en nimbe autour de sa tête, d'échanger avec moi des boules d'ivoire qui glissaient et que nous rattrapions avec angoisse. Nous allions, dans le sens du fleuve, dédaigneux des chiens enragés qui eux devaient le remonter. Il avait ce cheval blanc que je n'avais jamais vu, le même… Je sanglotais… Notre seule consolation était de nous passer et repasser les boules, puis de nous troquer peu à peu l'un contre l'autre… Qu'il était drôle, avec mes deux petits bras pendant à ses épaules, comme un des dieux de l'autre île… Je m'éveillai!…

Le lord prévôt d'Édimbourg

Dit que l'amour est chimère.

Mais un jour il perd sa mère…

Ses larmes coulent toujours.

Irène, petite Irène,

L'Amour c'est la grande peine.