C'est le lendemain que le canot partit, face au soleil. Pas de typhon. La mer était puissamment calme comme celui qui a renoncé à une colère. J'étais assise face à mon île. Peu à peu elle s'arrondit; pour la première fois je la vis d'un peu plus loin, de loin, de l'horizon. Elle étincelait, elle n'était plus que rubis et topaze, tous ces rayons dans lesquels j'avais été prise six ans ne m'atteignaient plus que par leur sommet, ma tête seule était encore illuminée par eux; un mille encore, et je reprenais ma lumière terne d'Européenne, sous la vraie poudre de riz que m'avait prêtée Hawkins. Mais surtout mon île semblait habitée. Dans les frondaisons, dans les formes des collines, il y avait, par moi seule apportée, cette harmonie que quarante millions de Français ont juste achevé d'imposer à leurs montagnes et forêts. Mon île était usée juste comme la France. Au-dessus d'elle, c'était par ces vols réguliers et nombreux qui aboutissaient à un être humain comme la queue à sa comète, que volaient les oiseaux, plus épars au-dessus des autres îles que des poussières dans une eau Saint-Galmier. Parfois un arbre que j'avais toujours cru confondu avec les autres m'apparaissait tout seul et me faisait un adieu isolé. Les places que je croyais mes cachettes les plus sûres apparurent aussi pour la plupart: c'est quand je pleurais ou je priais que j'avais été le plus visible. Puis la seconde île se rapprocha d'elle, lui glissa un reflet qu'elle accepta et cacha, comme une femme qui mène au train son ami le billet de l'ami qui reste. Puis un choc au canot, c'était le dernier ressaut de la houle contre mes récifs; puis une contraction de mon cœur, c'était sans doute la ligne d'où les Canaques qu'on arrache à leur patrie se précipitent à la mer. Deux ou trois de mes oiseaux favoris m'accompagnèrent longtemps, puis, à je ne sais quelle autre limite, désolés mais contraints, m'abandonnèrent. Je pleurais. Billy pour la première fois maudissait la terre, et me détourna de ses bras vers l'avant juste à la seconde où mon île disparut, comme on détourne la tête d'un enfant au moment exact où le monsieur dans le lit meurt.

Ainsi je quittai l'île. Parfois je frissonnais, croyant être effleurée à nouveau par un de mes oiseaux; mais c'était le vent qui emportait une des mille dépouilles de paradisiers entassés sur le pont. Avec des yeux aussi gonflés de larmes qu'une pensionnaire qui va au couvent, je surveillais les glissades de la mallette que mes amis m'avaient prêtée. Petit trousseau de pension qui ne contenait que des litres de perles… Billy essayait de me distraire, me parlant de Wilson, de Victor Hugo, de Verlaine, comme on m'eût parlé, fillette, des pions et des sous-maîtresses que j'allais avoir en Europe… Hawkins qui avait la meilleure vue de tous et qui s'était tourné vers l'arrière resta une demi-heure ainsi avec une jumelle, puis me prit par la main et me dit tout à coup:

—C'est fini: on ne la voit plus…

C'est ainsi que mon île devint invisible…


Que vous dire maintenant?

Comment, le soir même, j'aperçus une autre terre, puis une autre avec des collines, puis une autre avec des montagnes, et j'avais l'impression que la mer, que le déluge, descendaient? Comment Billy (rien en moi sans doute n'étant solaire ou lunaire) devint à son tour amoureux et ne me lâcha plus? Comment mon sauvetage me plaçait au point le plus éloigné de son pays où puisse parvenir une Française? De plus loin de la France, disait Jack, il n'y avait que Lelestra, l'étoile la plus proche. Comment, par peur d'un raz signalé par notre antenne, nous fîmes relâche deux jours dans une autre île inhabitée?… Au fond, le sort m'avait gâtée, mon île était meilleure; ici les fruits étaient plus aigres, les noix de coco plus difficiles à briser… Comment je repris l'habitude de dormir dans un lit, d'abord devant le lit sur le parquet, puis sur le tapis, puis sur des coussins, regagnant le sommeil par degré comme une favorite le trône? Comment Billy pleurait, chaque soir, à neuf heures, car il était exact comme une montre, quand je refusais sa main? Nous étions étendus dans des hamacs sur le pont. De grandes étoiles pendaient jusqu'à nous et se relevaient subitement, mais nous ne jouions pas à ce jeu stupide. Nous jouions au loto, seul jeu qui fût à bord. Déjà les étoiles, les oiseaux redevenaient pour moi des molécules étrangères… Plusieurs fois le yacht essaya d'annoncer par radio que j'étais retrouvée, mais l'appareil manquait de puissance, et seuls quelques braves colons ou recruteurs isolés pour six mois dans les archipels purent s'en réjouir. Parfois un canot retourné; c'était un Canaque, me disait-on, enfui d'un navire et qui devait être pris dans le banc au-dessous. Puis un jour une goélette dont le vieux capitaine se mit à danser en rond quand il apprit mon sauvetage. Son chargement était de whisky et de bordeaux, il nous signala qu'il allait me fêter.

—Épousez-moi,—disait Billy.—Vous m'aimez!

—Non, Billy.