—Voilà un cimetière que vous devrez éviter,—dis-je.

Car il avait trois dents en or. Il me regarda, méfiant, se demandant si l'on ne m'avait pas prévenue de sa phobie, surveillant désormais le moindre de mes gestes, attendant la moindre de mes paroles, comme celui qui sait le revolver de l'autre chargé, m'offrant des asperges à l'huile, me disant du mal de la sauce blanche, avec toute la bassesse de quelqu'un qui a peur d'un spectre; me livrant la plus belle femme de l'assemblée en me contant sa passion pour son chauffeur, employant plus de vilenies pour éviter le seul mot de mort et me distraire que bien d'autres pour écarter la mort même; recourant pour me gagner à des ruses qui pouvaient faire croire à sa franchise, me disant du bien de l'Allemagne, du mal de la France, et il ne pensait ni l'un ni l'autre. Je lui parlais de Daumier, qui était mort, de Degas, qui venait de mourir, mais lui me questionnait sur Vuillard, sur Bonnard, sur tous ceux qui avaient longtemps à vivre, comme celui qui remplace les vraies cartouches par des fausses dans le revolver sur la table, affectant, jusqu'au moment où j'insistai, de croire Degas encore vivant, tombé en enfance, mais vivant, dans le coma mais vivant… Là-bas l'orchestre jouait le Vaisseau fantôme, et tous à nouveau lui souriaient et s'inclinaient vers lui… Moi j'abandonnai la partie… La vue, l'odorat, l'ouïe s'étaient en vain épuisés; de noble en lui, de digne, il ne pouvait plus y avoir qu'un métal entré par hasard, un louis d'or avalé, un pharynx d'argent… Peut-être encore le toucher m'indiquerait-il… Comme il avançait les doigts vers une carafe, par un geste à dessein maladroit, j'effleurai sa main; elle était froide, lisse, dure; il me regarda, le même regard faux dans ses yeux vairons, devinant ce que j'allais dire, rejetant déjà sa serviette, presque levé… Je le dis…

—Vous avez des mains de mort…

Il me salua, pour détourner quelque maléfice, et partit…

Alors je me tournai vers les autres, et soudain je m'aperçus qu'eux aussi, par l'effet de cette immonde vertu, ils avaient été retirés de mon cœur. Cette chaîne que chacun accrochait de mon regard à l'un de ses traits ou l'un de ses gestes, Edwin l'avait décrochée pour s'enfuir. Ils étaient là, devant moi, réussis évidemment dans leur genre, comme des petits pâtés cuits à point; un peu plus de cuisson, et le rouge de madame Blumenoll fondait, et le cœur de Mrs Baldwann. Quelques-uns restaient sympathiques, émergeaient au-dessus des autres, je les repêchais comme jadis mes épaves. Je regardai Billy, je vis un grand enfant blond et rose, bon, beau, spirituel, riche et doux,—un pauvre enfant! Il me sourit, lui le milliardaire qui pensait en cette minute à notre automobile Pic-Pic en or, notre villa Plumet en vermeil, à notre existence Rolls Royce en diamant. Mais je fermai les yeux… J'avais perdu aussi Billy… Là-bas on parlait du Lusitania et tous se tournaient vers la place d'Edwin avec des sourires flatteurs, étonnés de la trouver vide.

Maintenant j'étais sur la terrasse du Plazza. Étendu dans un casier, quatorze étages au-dessus de moi, pauvre bouteille humaine, Billy, averti de ma décision, pleurait. Je voyais de grandes raies lumineuses quadriller la cité comme un gâteau, les unes entaillées jusqu'au macadam, les autres là-bas appuyées à peine; il faudrait tirer là-bas pour arracher sa part, qui viendrait avec des lambeaux de parquets couverts d'enfants endormis, de couples… Je voyais les ombres des arbres, selon les becs de gaz, se confier aux arbres mêmes ou les fuir de toutes leurs forces. Je voyais les grandes roues et les réclames de Broadway tourner selon des lois astrales. Jamais reflet plus brutal ne fut donné de la Voie lactée que ce soir par Broadway. Même dans cette nuit, même dans ce repos, je sentais que j'avais décliné le droit, prêté à moi par Dieu, de voir sur chaque humain ce privilège qui le rend supérieur à tous les autres; et les animaux, et les objets eux-mêmes retombaient pour moi à leur lot commun qui est de plaire ou de déplaire; et parmi ces chauves-souris qui volaient, une seule, qui passait, qui revint, me plut; et parmi les veilleurs de nuit, un cercle de lumière autour d'eux, qui circulaient dans l'ombre comme des îles, un seul, qui s'arrêtait chaque fois que je comptais dix, excita mon amour, ma peine. Le champagne aussi m'énervait, et, comme la terrasse s'emplissait de monde, un gros financier et sa femme, un snob et sa fiancée, deux sœurs, deux frères, ma pensée, toute la journée, si droite et si pure, se perdait en ces couples, finissait dans la nuit par eux comme par un delta… De mille clignements les étoiles racolaient pour l'éternité… Le vent soufflait sur elles et sur moi et sur les cèdres périssables… Comme celui qui veut se suicider au Niagara et, soudain modeste, rentre à l'hôtel se noyer dans sa baignoire, confuse soudain de la solitude royale de mon île, jusqu'au matin, je me donnai à ces deux pauvres mètres carrés de solitude entre sept millions d'hommes…

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* *

Je viens de traverser l'Océan sans corail et sans requins. Près de l'Europe un dirigeable a jeté sur le yacht des journaux pleins de photographies. L'armistice vient d'être signé par Lloyd George qui ressemble à un caniche, par Wilson qui ressemble à un colley et par Clemenceau qui ressemble à un dogue. L'Europe a les plus beaux espoirs de cette paix signée par des hommes qui ressemblent aux chiens.

C'est la nuit encore. Mais j'ai voulu, dès qu'a été signalée la première côte de France, que le yacht m'y débarquât seule au hasard et m'y laissât. Dans le même canot automobile qui m'a prise à mon île, Billy m'a accompagnée. A travers des pins, des ombres, j'ai entendu le bruit du même moteur qui m'a éveillée dans les palmiers et les coraux. Billy a voulu me munir d'un litre de gin, d'un cake, d'un châle de Manille. J'ai refusé tout cet attirail étranger. Aussi j'ai soif, j'ai froid, et j'ai faim.

Maintenant j'attends, comme le matin de mon naufrage, debout tout à l'heure, puis assise, sur cette France qui va m'enliser avant le jour. Je n'en reconnais rien encore. Billy m'a dit que La Rochelle devait être tout proche, mais j'épie en vain un de ces bruits ou de ces signes qu'une préfecture devrait donner vers minuit. L'Océan seul a de grands et petits fracas si particuliers que je les reconnais saintongeois. Le ciel seul a une forme connue dont je me coiffe comme de la seule toque qui enfin, après six ans, me va. Cette assurance d'équilibre seule qu'on a en caressant de la main la terre, le grain de sa patrie, me pénètre. Le silence seul a cette sonorité de mon enfance qui me donne soudain pour oreilles toute la nature et la nuit. Mais ces gestes que j'avais déjà prévus (et même répétés dans ma cabine) pour les arbres et les oiseaux de France, ces arbres auxquels je n'aurai plus à monter, cette retenue aussi vis-à-vis des feuillages caducs, des fleurs éphémères, cette modestie avec forêts et parterres, elle est jusqu'ici sans objet. Je n'aperçois à travers l'ombre que des pins semblables à ceux de l'île; le parfum que je respire, c'est celui des magnolias, comme là-bas; et ma main qui se glisse dans le premier buisson que je croyais de vergnes ou d'érables plus tendrement que dans une chevelure, ne rencontre que des fusains, des fougères. En mon absence mon pays a dû vieillir, se durcir, renoncer aux espèces à feuilles mortelles, ne plus confier sa flore à la chance du printemps… Tant pis, je me confie à la chance du jour!