C'est au mot Papo que je ne résistai plus, que je fus agrippée, que cette petite Grecque me prit dans le rouage sans fin de ses parentés: je demandai si Papo était allé loin.

—Papo allait à Rancagua du Chili rejoindre Maria, ma tante. Elle habite maintenant Lima.

—Elle s'y plaît?

C'est ainsi que ma nouvelle amie, d'un mot, vous obligeait, en une seconde, à demander, sous peine d'être impoli, les nouvelles d'une veuve de juge à Lima, d'un pharmacien à Monastir. Je dus donc écouter la dernière lettre de la tante Marika, qui racontait son voyage aux Andes et s'extasiait d'avoir vu tout un troupeau de lamas qui avait dormi sous la neige, en surgir, de ses hautes têtes que la foudre atteint plutôt que l'homme. L'oncle Lili avait photographié le rocher d'où partirent les trois frères Incas, dont le père…

Car tout se ramenait pour Nenetza, dans l'histoire ou dans le présent, à des affaires de famille, et, des mouettes volant autour de nous, elles distingua parmi elles le père, la mère, les enfants. Entre les bateaux qui venaient et sortaient, elle semblait imaginer des liens aussi naturels que la conception et l'enfantement. Puis le beau Naki arriva, deux fois haut et large comme elle et qui l'ombrageait comme un mur, avec une bonne âme dont on sentait aussi les flammèches doublées en ce beau dimanche: il était tranquille, tranquille, il était fort. Mais sa femme Nenetza, son épouse, sa compagne, continuait à être douce, acerbe… Le temps d'insulter Riko, de l'embrasser quinze fois sur la bouche, et elle bondit dans notre grosse cousine de navire, dont toujours elle prononça le nom entier, Amélie-Cécile-Rochambeau, car elle ne donnait de diminutif d'amitié ou d'amour qu'aux noms d'homme. Déjà filait à l'avance vers le large, comme dans une petite course à pied entre amis pour contrôler votre arrivée, un gros nuage.

Je retrouvai Nenetza une heure plus tard, accoudée au bastingage, suivant les adieux, insensible à des séparations qui semblaient déchirantes, émue et atterrée devant des gens qui se pressaient simplement la main, puisqu'elle distinguait sans jamais s'y tromper les larmes filiales, fraternelles ou seulement avunculaires,—interrogeant et moi et le steward d'une phrase pourtant simple mais qui ordonnait je ne sais quelle réponse poétique, comme celles de sœur Anne.

—Qui sont-elles ces centaines de voyageurs sans bagage qui gravissent l'autre bateau?

—Elles sont les forçats qui partent pour la Guyane.

C'était en effet une file par deux de forçats. Un morceau de lettre déchirée traînait à terre, tous se bousculaient un peu et ralentissaient le pas, pour essayer d'y lire.

—Qui est-ce ce type de dame si belle, si hardie?