Le prince, la princesse et leurs deux fils survivants, les barons d’Altdorf, étaient là. Alors qu’en visitant une famille royale, on éprouve d’habitude le sentiment de la surprendre dans des opérations outrageusement bourgeoises, dans des colères géantes contre le tailleur, des explications démesurées avec la cuisinière, des indignations saintes contre le garagiste, et aussi l’impression qu’elle vient de dissimuler dans ses poches un jeu de cartes qu’elle ressortira dès votre départ pour jouer à l’humain le plus sordide et le plus vicieux, les Altdorf vous réservaient la surprise contraire. En face du prince, qui possédait depuis l’an 800 les plus beaux souvenirs de famille et la plus belle mémoire depuis l’an 1853, de la princesse, qui était somnambule et nièce d’Andersen, des deux princes, élevés par ce que l’Allemagne comptait encore avant la guerre en descendants directs d’hommes qu’on n’imagine pas d’habitude avoir eu des enfants ou des neveux, par des professeurs qui s’étaient appelés dans leur enfance le petit Heine, le petit Kant, le petit Fouqué, vous vous trouviez devant une association dont le programme était de relier à une vie féerique tous les actes de la présente journée et vous-même. Si vous prononciez des mots aussi courants que le mot tramway ou le mot bolchevik, les Altdort les accueillaient dans leur conversation et les y roulaient jusqu’à ce qu’ils fussent mués en leurs synonymes nobles. De sorte que les avis donnés par le prince ne me semblaient pas réservés à la vie courante, mais qu’ils étaient valables pour celle de mes vies souterraines ou astrales qui se jouait à portée, et que s’il disait en me quittant qu’un orage se préparait, j’en avais du souci pour ceux de mes amis qui sont aux Enfers, et j’oubliais mon parapluie… Ils étaient donc là, à cette heure où les banques closent leurs guichets pour des opérations de compensation entre les désirs des clients français et des clients de New-York, occupés à brasser dans leur langage les gains humains de la journée et les gains divins de la nuit. Puis la mère et les fils, après m’avoir aidé à traduire en mots d’archange nos impressions sur le temps et sur la Ruhr, me laissèrent seul avec le prince.
— Vous êtes porteur d’une nouvelle, me dit Altdorf. Vous avez ce visage, — m’a-t-on affirmé aux Indes, — qui empêche le tigre, toujours respectueux des messages, d’attaquer le voyageur. Je m’y connais, n’ayant plus voulu lire depuis 1914 aucune lettre et aucun journal. Ma vue m’y oblige.
C’est en effet, comme un roi grec pendant la guerre de Troie, par des hérauts, par des hérauts nommés Burchhammer, Erhardt ou Scheidenbrodt, que le prince avait appris la mort de ses fils, les victoires, les défaites. Un soir, un nommé Hartleben était venu, courant à travers le parc, Dieu sait combien respecté des tigres bavarois, et lui avait appris la révolution et la déchéance.
— Ce n’est pas une bonne nouvelle, continua-t-il, je le sens. Mais n’hésitez pas. Depuis quelques années, la vérité n’a plus la force de se contenir. Vous n’avez qu’à chatouiller un homme, une nation du bout du doigt pour qu’ils aient aussitôt, — autrefois il fallait une longue étreinte, — accès sur accès de vérité. En ce qui me concerne, des trente secrets de famille ou d’État, et dont certains dataient de Charlemagne, que je possédais à ma majorité, des trente sources apparemment pures auxquelles seul je buvais et puisais ma raison de souverain, c’est tout juste s’il m’en reste cinq. Vous verrez que l’on m’enterrera, moi le plus vieux monarque d’Europe, sans secrets. Il vous suffirait d’insister bien peu pour que je vous dise le secret de Wallenstein et celui de Rodolphe. Eh bien, que se passe-t-il aujourd’hui dans le monde des vérités ?
Il s’y passait que la barbe de Siegfried lui allait mal, que ses magnifiques chaussettes à raies horizontales, vertes, rouges et jaunes n’étaient pas siennes aux yeux de Dieu, que son journal favori était le Courrier du Centre et non la Frankfurter Zeitung, qu’il avait cueilli dans sa jeunesse des fraises des bois près des nids de cailles, et non des airelles près des arènes des coqs de bruyère, qu’il avait eu un cahier de classe dont la couverture illustrée montrait les derniers castors sur le Rhône et non les mouettes de l’île d’Heligoland, bref qu’il était Français et non Allemand.
*
* *
Nos fauteuils étaient face au parc. Nous étions installés devant le château comme devant un paysage mouvant et devant le jet d’eau sans pièce d’eau comme devant la mer. Le prince ne me répondait pas, et surveillait toutes les phases d’un jeu entre les statues immobiles. Moi stupide, comme le chevalier qui s’écria, le dernier jour de la centième année :
C’est l’heure
De réveiller la Belle au bois dormant
Allons-y tous, et carrément !…