L'Amazone, quoique de la gent hyménoptère, n'a, elle aussi, que des moyens de retour assez bornés, comme le témoigne la nécessité où elle est de revenir par sa récente piste. Imiterait-elle, dans une certaine mesure, la méthode des Processionnaires; c'est-à-dire laisserait-elle sur la voie, non des fils conducteurs puisqu'elle n'est pas outillée pour pareil travail, mais quelque émanation odorante, par exemple quelque fumet formique, qui lui permettrait de se guider par le sens olfactif? On s'accorde assez dans cette manière de voir.
Les Fourmis, dit-on, sont guidées par l'odorat; et cet odorat paraît avoir pour siège les antennes, que l'on voit en continuelle agitation. Je me permettrai de ne pas montrer un vif empressement pour cet avis. D'abord, je me méfie d'un odorat ayant pour siège les antennes; j'en ai donné plus haut les motifs; et puis, j'espère démontrer expérimentalement que les fournis rousses ne sont pas guidées par une odeur.
Épier la sortie de mes Amazones, des après-midi entières, et fort souvent sans succès, me prenait trop de temps. Je m'adjoignis un aide, dont les heures étaient moins occupées que les miennes. C'était ma petite-fille Lucie, espiègle qui prenait intérêt à ce que je lui racontais sur les Fourmis. Elle avait assisté à la grande bataille des rousses et des noires; elle était restée toute pensive devant le rapt des enfants au maillot. Bien endoctrinée sur ses hautes fonctions, toute fière de travailler déjà, elle si petite, pour cette grande dame, la Science, Lucie parcourait donc le jardin lorsque le temps paraissait favorable, et surveillait les Fourmis rousses, dont elle avait mission de reconnaître soigneusement le trajet jusqu'à la fourmilière pillée. Son zèle avait fait ses preuves, je pouvais y compter. Un jour, à la porte de mon cabinet, tandis que j'alignais ma prose quotidienne:
«Pan! pan! C'est moi, Lucie. Viens vite: les rousses sont entrées dans la maison des noires. Viens vite!
—Et sais-tu bien le chemin suivi?
—Je le sais; je l'ai marqué.
—Comment? Marqué et de quelle manière?
—J'ai fait comme le Petit Poucet: j'ai semé des petits cailloux blancs sur la route.»
J'accourus. Les choses s'étaient passées comme venait de me le dire ma collaboratrice de six ans. Lucie avait fait à l'avance sa provision de petites pierres, et voyant le bataillon des fourmis sortir de la caserne, elle l'avait suivi pas à pas en déposant de distance en distance ses pierres sur le trajet parcouru. Les Amazones commençaient à revenir de la razzia suivant la ligne des cailloux indicateurs. La distance au nid était d'une centaine de pas, ce qui me donnait le temps d'opérer en vue d'une expérience méditée à loisir.
Je m'arme d'un fort balai et je dénude la piste sur une largeur d'un mètre environ. Les matériaux poudreux de la surface sont ainsi enlevés, renouvelés par d'autres. S'ils sont imprégnés de quelque émanation odorante, leur absence déroutera les fourmis. Je coupe de la sorte la voie en quatre points différents, espacés de quelques pas.