La conséquence saute aux yeux: l'insecte ne juge pas de la quantité du miel d'après l'élévation du niveau; il ne raisonne pas en géomètre, il ne raisonne pas du tout. Il amasse tant qu'agit en lui l'impulsion secrète qui le pousse à la récolte jusqu'à complet approvisionnement; il cesse d'amasser lorsque cette impulsion est satisfaite, n'importe le résultat accidentellement sans valeur. Aucune faculté psychique, aidée de la vie, ne l'avertit que c'est assez, que c'est trop peu. Une prédisposition instinctive est son seul guide, guide infaillible dans les conditions normales, mais dérouté en plein par les artifices de l'expérimentation. Avec la moindre lueur rationnelle, l'insecte déposerait-il son œuf sur le tiers, sur le dixième des vivres nécessaires; le déposerait-il dans une cellule vide; laisserait-il le nourrisson sans nourriture, incroyable aberration de la maternité? J'ai raconté, que le lecteur décide.
Sous un autre aspect éclate cette prédisposition instinctive, qui ne laisse pas à l'animal la liberté d'agir et par là même la sauvegarde de l'erreur. Accordons à l'abeille tout le jugement qu'on voudra. Ainsi douée, sera-t-elle capable de mesurer à la future larve sa ration? En aucune manière. Cette ration, l'abeille ne la connaît pas. Rien ne renseigne la mère de famille, et cependant, en son premier essai, elle remplit le pot à miel au degré voulu. En son jeune âge, il est vrai, elle a reçu ration pareille; mais elle l'a consommée dans l'obscurité d'une cellule; et d'ailleurs, étant larve, elle était aveugle. Le regard ne l'a pas instruite de la masse des vivres. Resterait la mémoire de l'estomac qui a digéré. Mais cette digestion s'est faite il y a un an, et depuis cette lointaine époque le nourrisson, devenu adulte, a changé de forme, de demeure, de manière de vivre. C'était un ver, c'est une abeille. L'insecte actuel a-t-il souvenir de ce repas de l'enfance? Pas plus que nous des gorgées de lait puisées au sein maternel. L'abeille ne sait donc rien de la quantité de vivres nécessaires à sa larve, ni par le souvenir, ni par l'exemple, ni par l'expérience acquise. Quel est alors son guide pour jauger la pâtée avec tant de précision? Le jugement et la vue laisseraient la mère très perplexe, exposée à donner trop ou pas assez. Pour la renseigner, sans erreur possible, il faut une prédisposition spéciale, une impulsion inconsciente, un instinct, voix intérieure qui dicte la mesure.
[XI]
[LA TARENTULE À VENTRE NOIR]
L'Araignée a mauvais renom: pour la plupart d'entre nous, c'est un animal odieux, malfaisant, que chacun s'empresse d'écraser sous le pied. À ce jugement sommaire, l'observateur oppose l'industrie de la bête, ses talents de tisserand, ses ruses de chasse, ses tragiques amours et autres traits de mœurs de puissant intérêt. Oui, l'Araignée est bien digne d'étude, même en dehors de toute préoccupation scientifique; mais on la dit venimeuse, et voilà son crime, voilà la cause première des répugnances qu'elle nous inspire. Venimeuse, d'accord, si l'on entend par là que la bête est armée de deux crochets donnant prompte mort à la petite proie saisie; mais il y a loin entre mettre à mal un homme et tuer un moucheron. Si foudroyant qu'il soit sur l'insecte enlacé dans la fatale toile, le venin de l'aranéide est sur nous sans gravité et produit moins d'effet que la piqûre d'un cousin. C'est là, du moins, ce que l'on peut affirmer pour la grande majorité des Araignées de nos pays.
Quelques-unes pourtant sont à craindre; et de ce nombre, d'abord la Malmignatte, si redoutée des paysans corses. Je l'ai vue s'établir dans les sillons, y tendre sa toile et se ruer avec audace sur des insectes plus gros qu'elle; j'ai admiré son costume de velours noir avec taches d'un rouge carminé; j'ai surtout entendu sur son compte des propos fort peu rassurants. Aux alentours d'Ajaccio et de Bonifacio, sa morsure est réputée très dangereuse, parfois mortelle. Le campagnard l'affirme, et le médecin n'ose pas toujours le nier. Aux environs de Pujaud, non loin d'Avignon, les moissonneurs parlent avec effroi du Théridion lugubre, observé d'abord par L. Dufour dans les montagnes de la Catalogne; d'après leur dire, sa morsure amènerait de sérieux accidents. Les Italiens ont fait renommée terrible à la Tarentule, qui provoque chez la personne piquée des accès convulsifs, des danses désordonnées. Pour combattre le tarentisme—ainsi s'appelle la maladie suite de la morsure de l'Araignée italienne—il faut recourir à la musique, seul remède efficace, à ce que l'on assure. On a noté des airs spéciaux, les plus aptes à soulager. Il y a une chorégraphie et une musique médicales. Et nous, n'avons-nous pas la tarentelle, danse vive et sautillante, léguée peut-être par la thérapeutique du paysan des Calabres?
Faut-il prendre au sérieux ces étrangetés, faut-il en rire? Après le peu que j'ai vu, j'hésite. Rien ne dit que la morsure de la Tarentule ne puisse provoquer, chez les personnes faibles et très impressionnables, un désordre nerveux que la musique soulage; rien ne dit qu'une transpiration abondante, suite d'une danse fort agitée, ne soit apte à diminuer le malaise en diminuant la cause du mal. Loin de rire, je réfléchis et m'informe lorsque le paysan calabrais me parle de sa Tarentule, le moissonneur de Pujaud de son Théridion lugubre, le laboureur corse de sa Malmignatte. Ces aranéides et quelques autres pourraient bien mériter, du moins en partie, leur terrible réputation.
La plus robuste des Araignées de ma contrée, la Tarentule à ventre noir, va nous donner tantôt, sur ce sujet, matière à réflexion. Je n'ai point à traiter un point médical, je m'occupe avant tout de l'instinct; mais comme les crochets à venin ont un rôle de premier ordre dans les manœuvres de guerre du chasseur, accessoirement je parlerai de leurs effets. Les mœurs de la Tarentule, ses embuscades, ses ruses, ses méthodes pour tuer la proie, voilà mon sujet. Je lui donnerai pour préambule un récit de L. Dufour, un de ces récits qui faisaient autrefois mes délices et n'ont pas peu contribué à mes liaisons avec l'insecte. Le savant des Landes nous parle de la Tarentule ordinaire, de celle des Calabres, observée par lui en Espagne:
«La Lycose tarentule habite de préférence les lieux découverts, secs, arides, incultes, exposés au soleil. Elle se tient ordinairement, au moins quand elle est adulte, dans des conduits souterrains, dans de véritables clapiers, qu'elle se creuse elle-même. Ces clapiers, cylindriques et souvent d'un pouce de diamètre, s'enfoncent jusqu'à plus d'un pied dans la profondeur du sol; mais ils ne sont pas perpendiculaires. L'habitant de ce boyau prouve qu'il est en même temps chasseur adroit et ingénieur habile. Il ne s'agissait pas seulement pour lui de construire un réduit profond qui pût le dérober aux poursuites de ses ennemis, il fallait encore qu'il établît là son observatoire pour épier sa proie et s'élancer sur elle comme un trait. La Tarentule a tout prévu: le conduit souterrain a effectivement d'abord une direction verticale; mais à quatre ou cinq pouces du sol, il se fléchit à angle obtus, il forme un coude horizontal, puis redevient perpendiculaire. C'est à l'origine de ce tube que la Tarentule s'établit en sentinelle vigilante et ne perd pas un instant de vue la porte de sa demeure; c'est là qu'à l'époque où je lui faisais la chasse j'apercevais ces yeux étincelants comme des diamants, lumineux comme ceux du chat dans l'obscurité.