La proie que je vais offrir étant capable d'en imposer, je fais choix des Tarentules les plus vigoureuses, les plus hardies, les plus stimulées par la faim. Le chaume avec épillet est plongé dans le terrier. Si la Lycose accourt tout de suite, si elle est de belle taille, si elle monte hardiment jusqu'à l'orifice de sa demeure, elle est admise au tournoi; dans le cas contraire, elle est refusée. Le flacon, avec un Xylocope pour amorce, est renversé sur la porte de l'une des élues. L'hyménoptère gravement bruit dans sa cloche; le chasseur remonte du fond de l'antre; il est sur le seuil de sa porte, mais en dedans; il regarde, il attend. J'attends aussi. Les quarts d'heure, les demi-heures se passent: rien. L'Aranéide redescend chez elle: elle a probablement jugé le coup trop dangereux. Je passe à un second terrier, à un troisième, à un quatrième: rien toujours, le chasseur ne veut pas sortir de son repaire.
La fortune sourit enfin à ma patience, bien mise à contribution par tant de prudentes retraites et surtout par la chaleur caniculaire de la saison. L'une bondit soudain hors de son trou, aguerrie sans doute par une abstinence prolongée. Le drame qui se passe sous le couvert du flacon a la durée d'un clin d'œil. C'est fait: le robuste Xylocope est mort. Où le meurtrier l'a-t-il atteint? La constatation est aisée: la Tarentule n'a pas lâché prise, et ses crochets sont implantés en arrière de la nuque, à la naissance du cou. Le tueur a bien la science que je lui soupçonnais il s'est adressé au centre vital par excellence, il a piqué de ses crochets à venin les ganglions cervicaux de l'insecte. Enfin, il a mordu le seul point dont la lésion puisse amener la soudaineté de mort. J'étais ravi de ce savoir assassin; j'étais dédommagé de mon épiderme rôti au soleil.
Une fois n'est pas coutume. Ce que je viens de voir, est-ce hasard, est-ce coup prémédité? Je m'adresse à d'autres Lycoses. Beaucoup, beaucoup trop pour ma patience, se refusent obstinément à bondir hors de leur repaire pour attaquer le Xylocope. Le formidable gibier en impose à leur audace. La faim, qui fait sortir le loup du bois, ne peut-elle faire sortir aussi la Tarentule de son trou? Deux, en effet, plus affamées apparemment que les autres, s'élancent enfin sur l'hyménoptère et répètent sous mes yeux la meurtrière scène. Mordue encore à la nuque, exclusivement à la nuque, la proie meurt à l'instant. Trois meurtres, dans des conditions identiques, opérés sous mes regards, tel fut le fruit de mon expérimentation poursuivie, pendant deux séances, de huit heures du matin à midi.
J'en avais assez vu. Le rapide tueur venait de m'enseigner son métier comme autrefois le paralyseur: il venait de m'apprendre qu'il possède à fond l'art de l'abatteur de bœufs des Pampas. La Tarentule est un desnucador accompli. Il me restait à confirmer l'expérience en plein champ par l'expérience de cabinet. Je me montai donc une ménagerie de ces Crotales pour juger de la virulence de leur venin et de son effet suivant la partie du corps atteinte par les crochets. Une douzaine de flacons et d'éprouvettes reçurent isolément les prisonniers, que je capturai d'après les méthodes connues du lecteur. Pour qui jette un cri d'effroi à la vue d'une Araignée, mon cabinet, peuplé d'affreuses Lycoses, eût paru séjour peu rassurant.
Si la Tarentule dédaigne ou plutôt n'ose attaquer un adversaire qu'on met en sa présence dans un flacon, elle n'hésite guère à mordre celui qu'on met sous ses crochets. Je saisis l'Aranéide par le thorax avec des pinces, et je présente à sa bouche l'animal que je veux faire piquer. À l'instant, si la bête n'a pas été déjà fatiguée par des expériences, les crochets s'ouvrent et s'implantent. C'est sur le Xylocope que j'ai d'abord essayé les effets de la morsure. Atteint à la nuque, l'hyménoptère succombe à l'instant. C'est la mort foudroyante dont j'ai été témoin sur le seuil des terriers. Atteint à l'abdomen et remis alors dans un large flacon qui le laisse libre dans ses mouvements, l'insecte semble d'abord ne rien avoir éprouvé de sérieux. Il vole, il se démène, il bourdonne. Mais une demi-heure ne s'est pas écoulée que la mort est imminente. Couché sur le dos ou sur le flanc, l'insecte est immobile. À peine quelques mouvements des pattes, quelques pulsations du ventre, qui se continuent jusqu'au lendemain, annoncent que la vie ne s'est pas encore totalement retirée. Puis tout cesse: le Xylocope est un cadavre.
La portée de cette expérience s'impose à l'attention. Piqué dans la région cervicale, le vigoureux hyménoptère périt à l'instant même; et l'Aranéide n'a pas à redouter les périls d'une lutte désespérée. Piqué autre part, à l'abdomen, l'insecte est capable, près d'une demi-heure de faire usage de son dard, de ses mandibules, de ses pattes; et malheur à la Lycose qu'atteindrait le stylet. J'en ai vu qui, lardées à la bouche tandis qu'elles mordaient tout près de l'aiguillon, périssaient de la blessure dans les vingt-quatre heures. Donc, pour ce périlleux gibier, il faut une mort instantanée, amenée par la lésion des centres nerveux cervicaux; sinon la vie du chasseur fort souvent serait compromise.
L'ordre des Orthoptères m'a fourni une seconde série de patients, des Sauterelles vertes de la longueur du doigt, des Dectiques à grosse tête, des Éphippigères. Même résultat pour la morsure à la nuque. La mort est foudroyante. Atteint autre part, notamment au ventre, l'expérimenté résiste assez longtemps. J'ai vu une Éphippigère, mordue à l'abdomen, se maintenir pendant une quinzaine d'heures solidement cramponnée à la paroi lisse et verticale de la cloche lui servant de prison. Enfin elle est tombée pour mourir. Là où l'hyménoptère, fine nature, succombe en moins d'une demi-heure, l'orthoptère, grossier ruminant, résiste un jour entier. Mettons de côté ces différences, ayant pour cause des organisations inégalement sensibles, et nous nous résumerons en ces ceux points: mordu à la nuque par la Tarentule, un insecte, choisi parmi les plus gros, meurt à l'instant; mordu autre part, il périt aussi, mais après un laps de temps qui peut être très variable d'un ordre entomologique à l'autre.
Maintenant s'expliquent les longues hésitations de la Tarentule, si fastidieuses pour l'expérimentateur qui lui présente, à l'entrée du terrier, une riche mais dangereuse proie. Le plus grand nombre refusent de se jeter sur le Xylocope. C'est qu'en effet pareil gibier ne peut être appréhendé au hasard: il y va de la vie du chasseur, qui marquerait son coup en mordant à l'aventure. La nuque seule est vulnérable au degré voulu. Il faut saisir l'adversaire par là et non autre part. Ce serait l'irriter et le rendre plus dangereux que de ne pas le terrasser sur-le-champ. L'Aranéide le sait très bien. À l'abri sur le seuil de sa porte, et prompte, s'il le faut, à la retraite, elle épie donc le moment favorable; elle attend que le gros hyménoptère se présente de face, la nuque facile à happer. Si cette condition de succès se présente, elle bondit et opère; sinon, lassée des turbulentes évolutions du gibier, elle rentre. Et voilà pourquoi, sans doute, il m'a fallu deux séances de quatre heures pour assister à trois meurtres.
Instruit jadis par les hyménoptères paralyseurs, j'avais cherché à produire moi-même la paralysie en inoculant une gouttelette d'ammoniaque dans le thorax des insectes, Charançons, Buprestes, Scarabées, dont la concentration du système nerveux se prête à cette opération physiologique. L'élève avait convenablement répondu à l'enseignement des maîtres, et je paralysais un Bupreste et un Charançon presque aussi bien que le ferait un Cerceris. Pourquoi n'imiterais-je pas aujourd'hui l'expert tueur, la Tarentule? Avec une fine pointe d'acier, je fais pénétrer une très petite goutte d'ammoniaque à la base du crâne d'un Xylocope ou d'une Sauterelle. À l'instant l'insecte succombe, sans autres mouvements que des convulsions désordonnées. Atteints par l'âcre liquide, les ganglions cervicaux cessent leurs fonctions et la mort arrive. Cependant cette mort n'est pas soudaine, les convulsions durent quelques temps. Si l'expérimentation laisse quelque peu à désirer sous le rapport de la soudaineté, d'où cela peut-il provenir? De ce que le liquide employé, l'ammoniaque, ne peut soutenir la comparaison, pour l'efficacité meurtrière, avec le venin de la Lycose, venin assez redoutable, on va le voir.
Je fais mordre à la jambe un jeune moineau, bien emplumé, prêt à quitter le nid. Une goutte de sang coule; le point atteint s'entoure d'une aréole rougeâtre, puis violacée. Presque immédiatement l'oiseau ne peut se servir de sa patte, qui est traînante, avec les doigts recroquevillés; il sautille sur l'autre. Du reste, le patient n'a pas l'air de si bien se préoccuper de son mal; il a l'appétit bon. Mes filles le nourrissent de mouches, de mie de pain, de pulpe d'abricot. Il se rétablira, il prendra des forces; la pauvre victime des curiosités de la science sera rendue à la liberté. C'est notre souhait à tous, notre projet. Douze heures après, l'espoir de guérison s'accroît; l'infirme accepte très volontiers la nourriture; il la réclame si l'on tarde trop. Mais la patte est toujours traînante. Je crois à une paralysie temporaire, qui se dissipera bientôt. Le surlendemain, la nourriture est refusée. S'enveloppant de son stoïcisme et de ses plumes ébouriffées, l'oisillon fait la boule, tantôt immobile, tantôt pris de soubresauts. Mes filles le réchauffent de l'haleine dans le creux de la main. Les convulsions deviennent plus fréquentes. Un bâillement annonce que c'est fini. L'oiseau est mort.